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Critiques / Opéra & Classique

Mustafa sous la neige

par Marcel Marnat

Lausanne – salle Métropole – jusqu’au 3 décembre 2010

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Lausanne est de ces villes paradoxales dont on se demande comment elles ont pu naître, croître et embellir. Pentue (c’est le terme local) au-delà de toute imagination, on ne saurait y faire trente mètres sans affronter une côte à 45°, un escalier, quelque viaduc, quand on n’ est pas conduit à un souterrain débouchant sur un pont, jeté sur tel précipice tapissé de constructions vertigineuses.

Des ascenseurs vous cueillent à un rez-de-chaussée qui se révélera être un huitième étage pour peu que vous sortiez par l’autre façade... Outre un nombre conséquent d’escalators, ce réseau piranésien s’augmente, de nos jours, d’un métro fonçant sur des passerelles inquiétantes, vision digne des projets les plus fous de Sant’elia ou des visions les plus improbables de Métropolis. Par tempête de neige (doublée de verglas) on imagine que ce réseau se transforme en toboggan général.

L’Orchestre de Chambre de Lausanne d’un mordant parfait

C’est donc un rescapé qui, après cinq ou six volées de marches en tous sens, atteignit dimanche dernier la grande salle du Métropole, ancien cinéma où l’Opéra de Lausanne a trouvé abri, le temps d’une réfection totale du Théâtre Municipal. Intrépidité récompensée ! Outre une acoustique convenable (que ne laissait guère espérer le vacarme de l’assistance), l’ Orchestre de Chambre de Lausanne s’affirma, dès les pizzicati initiaux, d’un mordant et d’une couleur parfaits, Ottavino et grosse caisse faisant ardemment vibrer cette architecture 1930, conçue pour les poses de Greta Garbo voire les grimaces des Marx Brothers. Déjà applaudi à Paris, Ottavio Dantone gagnait donc dès l’ouverture, et, tout bientôt, parodiques juste ce qu’il faut, des choeurs d’ autant plus valeureux qu’on devait apprendre qu’il s’agit d’amateurs.

Ecrite à vingt et un an, l’Italienne à Alger fut, on le sait, le premier éclat du génie rossinien. Un livret malicieux sur une donnée aimablement traditionnelle permit au Cygne de Pesaro de débonder très au large, une variété d’ accents et une furia délirante qui va éclabousser jusqu’ à la fin. Stendhal ne s’y trompa guère qui préférait ces débordements difficilement contrôlables à la sagesse relative du Barbier de Séville. Cette richesse intempestive fait de nos jours hésiter quand elle ne provoque pas les plus tristes dérives...

Plausibilité scénique, virtuosité vocale

Dès lors, l’enchantement prodigué par ces quatre (quatre seulement !?) représentations de Lausanne tient (quelle leçon !) à l’exact dosage des apports de l’orchestre, de la mise en scène et des interprètes. Côté orchestre, on a donc été rassuré de suite et les difficiles interventions de cor (quel orchestrateur que ce jeune Rossini !) ont été troublantes de bout en bout. La mise en scène ? Emilio Sagi, neuf ans durant directeur du Teatro de la Zarzuela de Madrid, sait mieux que personne jusqu’ où on peut aller (trop loin) dans la mise au point d’ un opéra bouffe. Si, après une suggestive Tour de Pise, on ne voit pas très bien ce que signifient un train électrique ou l’ Arc de Triomphe, ces incongruités ne nuisent en rien à la nécessaire mise en espace d’ airs parfois longs, sans parler de l’ élégante disposition des ensembles : on sait combien ils sont ici éblouissants et tant leur plausibilité scénique que leur virtuosité vocale ont transporté l’ auditoire.

Qu’à la fin, d’aussi vaillants protagonistes soient (par un rideau de baudruches) transformés en inquiétants mannequins à la Chirico n’est qu’un éclat de rire de plus et donne la mesure de la surface culturelle insufflée à l’entreprise. L’ Italienne à Alger, c’ est 1813. L ‘Italianité, dispersée, a déjà pu s’émouvoir de ce qu’ en 1805, Napoléon ait posé sur sa tête la Couronne de Fer des Lombards, fondant un “Royaume d’ Italie” qui fera le lit de l’occupation autrichienne, après le Congrès de Vienne. Naquit, mais seulement alors, un souci nationaliste que des détails du livret suggèrent curieusement. Emilio Sagi s’ empare sans prudence de ces traits, transformant tel air d’Isabella en proclamation patriotique, avec drapé provocativement anachronique, dans une bannière vert-blanc-rouge ! Faire de Rossini-1813 un prophète du Risorgimento est sans doute excessif mais n’est-ce pas nous rappeler que 1813 est aussi marqué par la naissance de V-e-r-d-i : Vittorio Emmanuele Re D’ Italia ?! Bref une représentation qui, plastiquement satisfaisante, se veut culturellement riche et qui prend des risques.

Distribition jubilatoire

L’intérêt du contenant n’en est pas moins magnifié par une distribution jubilatoire... Mustafa est régulièrement confié à un baryton essoufflé : Luciano di Pasquale s’ est montré sans peine largement au dessus de la moyenne. Le bonheur vint néanmoins d’Anna Bonitatibus, déjà entendue à Paris mais dont le timbre somptueux n’occulte nullement un abattage scénique bien adéquat : son apparition en tigresse quelque peu Marie-Chantal mit, en un clin d’oeil, l’assistance dans sa poche. Elégant et british au possible, Riccardo Novaro a inespérément sauvé le rôle-repoussoir de Taddeo. Reste qu’à l’applaudimètre comme dans le coeur des plus blasés, le grand triomphateur de la soirée fut Lawrence Brownlee, a priori improbable ragazzo (mais ne triomphe-t-il pas en Almaviva ?) qui, à la multiplicité vocale, ajouta une grâce de lutin, offrant une poésie imprévue à un rôle souvent bien conventionnel. Le faisant évoluer de défroques arabisantes à un tout-contemporain costume d’été, la mise en scène, il est vrai, le met en valeur, lui accordant une présence constante hors de ses participations chantées. Ajoutons, enfin, que même l’épouse finalement triomphante du bey Mustafa saura s’installer dans notre souvenir grâce au beau timbre d’ Elisabeth Bailey.

Bref : chaussez vos raquettes et foncez au Métropole !

L’italienne à Alger de G. Rossini, Orchestre de Chambre de Lausanne, Chœur de l’Opéra de Lausanne, direction Ottavio Dantone, mise en scène Emilio Sagi, décors Enrique Bordolinin costumes Renata Schussheim, lumières Euduardo Bravo, chef de chœur Véronique Carrot. Avec Anna Bonitatibus, Lawrence Brownlee, Riccardo Novaro, Alexandre Diakoff, Elizabeth Bailey, Antoinette Dennefeld .

Lausanne – Salle Metropole, les 26, 28, novembre 1 & 3 décembre 2010

Billetterie : 021 310 16 00

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L’Italienne à Alger de Gioacchino Rossini
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L’Italienne à Alger de Gioacchino Rossini
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L’Italienne à Alger de Gioacchino Rossini
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L’Italienne à Alger de Gioacchino Rossini

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