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Critiques / Opéra & Classique

L’Amour des trois oranges de Serge Prokofiev

par Marcel Marnat

LES PIÈGES DE LA FOI

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Nous en avons été instruits : Benno Besson fut un grand homme de théâtre dont la rencontre avec Brecht, en 1948, allait conditionner son art et son avenir. Rejoignant le Berliner Ensemble, il y connut Giorgio Strehler, talent suffisamment opposé au sien pour que de fertiles rivalités aient pu en résulter. Via Berlin-Est puis Avignon, Besson s’impose alors dans un répertoire sévère qui de Molière (Don Juan, Tartuffe) à Shakespeare (Comme il vous plaira) va quelque peu renouveler notre approche de ce que peut être la comédie traditionnelle, manière de monumentalisation qui s’ épanouira dans le domaine dramatique notamment avec le Cercle de craie caucasien, maintes fois primé et que les dévots n’ évoquent que le regard basculé...

Besson, par nature, ne pouvait que se méfier de l’ opéra qui semble à l’opposé des principes de distanciation portés par la stricte doctrine. Ce qui pouvait réussir dans le répertoire parlé ne se heurte-t-il pas à des chatoyances congénitales, appels éminemment démagogiques qui ne pouvaient que le mettre mal à l’aise ? Le biais fut cette Flûte enchantée conçue pour le Grand Théâtre de Genève et qui, en 1987 (reprise en 93), sut jouer fructueusement du “message” et du fantasmagorique.

Voilà qui, d’évidence, suscita l’intérêt de la Fenice de Venise qui, en coproduction avec le Deutsche oper am Rhein mit Besson sur un projet tout aussi difficile, cet Amour des Trois Oranges à travers lequel un Prokofiev véritablement enragé entendait dynamiter les routines de l’Opéra de Chicago.

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Un metteur en scène soucieux des sens cachés

Le spectacle de Besson fut remarqué, d’ autant plus que les divers niveaux de théâtre-dans-le-théâtre (supposés par un livret tiré de Gozzi et exploités par Prokofiev de façon ravageuse) avaient tout pour séduire un metteur en scène soucieux des sens cachés. Fidèle à l’une de ses références, Tobias Richter, directeur du Grand Théâtre de Genève, tenait donc infiniment à terminer sa première saison genevoise en reprenant ce travail, quitte à en actualiser d’infimes détails, confiant ce travail au disciple fidèle : Ezio Toffolutti (Benno Besson disparut, en 2006 à l’âge respectable de 86 ans).

Ce sont là des fidélités qui se respectent et l’on abordait donc ces nouvelles représentations avec grand appétit. Par ailleurs, qui bouderait une partition aussi vengeresse que l’ Amour des trois Oranges ? D’ autant moins que, depuis des années, l’ œuvre (qui passait pour bolcheviquement agressive) a phagocyté les hostilités suscitées au départ : non seulement on se persuade que le spectacle dépasse largement l’ idée réductrice d’un brûlot de propagande (Prokofiev n’ avait-il pas fui la Révolution Russe ?) mais encore déborde tellement de musique et de vitalité qu’il en vient à rafraîchir le regard que nous portons sur le répertoire traditionnel. Moins caricature, donc, que façon impatiente de montrer les ressources dont l’ “opéra” disposait encore, en 1921, hors les angoisses slaves, le lyrisme italien (Puccini venait de donner le Triptyque à New York), pour ne rien dire de la décadence française...

C’est de façon toute personnelle que Benno Besson mit tout cela en branle, au moment même où les leçons brechtiennes perdaient de leur urgence. Et d’ ailleurs quelles leçons ? Les années passant, on est bien près de découvrir, ici, que Prokofiev manqua d’épouser la Bonne âme de Se-Tchouan au lieu de préfigurer l’irremplaçable Opéra de quat’ sous... un tel puritanisme laisse perplexe.

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La vitalité d’un compositeur explosif

On voit bien que ces ternes tentures (sous lesquelles se faufilent "Tragiques”, “Comiques”, "Lyriques et ”Ridicules) dénoncent un théâtre plus bourgeois qu’il y parait, on y touche même du doigt une tradition devenue désespérément poussiéreuse ! Mais, face à la vitalité de ce compositeur explosif, est-ce bien nécessaire ? Ne prend-on pas le risque de compromettre les lendemains qui chantent dès lors que cette scène sur deux niveaux et ce décor plutôt laid (en tout cas privé de charme) ne sont jamais donnés comme provisoires ?

Provisoires nécessairement car on sait bien que le Prince doit convoler, enfin guéri de sa mélancolie par un rire inextinguible. Certes, nous devons être reconnaissants que Fata Morgana et ses complices -le clan du mal n’aient pas été grimés en vilains capitalistes mais, pour autant, sortons-nous du spectacle avec la bonne humeur qu’on s’en promettait ? Est-on aussi galvanisés que, sans doute, Prokofiev le souhaitait, et sommes-nos prêts à relire tout le répertoire en fonction de décapantes relectures modernistes ? Pire : cette dérive un rien muséale semble faire que cet opéra court, plaqué sous des lumières trop égales et dans un décor sans fantaisie semble plutôt long...

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Une homogénéité sans mordant

Epargnons, néanmoins, un plateau de chanteurs qui, vocalement, ne manquent pas de relief mais qui tendent à être noyés dans une homogénéité sans mordant... Mettons tout de même à part l’abattage de l’ effrayante cuisinière (Christophoros Stamboglis, basse) et notons les précieuses nuances que Jean Teitgen insuffle au rôle (généralement falot) du Roi de Trèfle, inflexions à la Arkel (dans des sentences qui valent les pomposités du modèle !) et qui en disent long, soudain, sur les hargnes (et le savoir) de Prokofiev ! Saluons aussi les brèves mais exquises apparitions des trois Princesses (Suzanne Gritschneider, Agniezska Adamczak, Clémence Tilquin) dont deux au moins semblent promues pour la première fois.

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L’Amour des trois Oranges est actuellement l’opéra de Prokofiev le plus joué. Sa hardiesse, la qualité de son livret (dû à Prokofiev lui-même, un rien aidé pour la version française, adoptée ici) et surtout l’ invention confondante de son écriture n’ en ont pas moins trouvé, en l’ Orchestre de la Suisse Romande, un interprète incomparable dont le chef Michaïl Jurowsky a su disposer avec beaucoup de charme... s’ y ajoute, enfin, l’ acoustique, heureusement magique pour toujours, de la Salle du Grand Théâtre...

Genève Grand Théâtre les 13, 15, 17, 20, 23 et 25 juin à 20h

O41 22 418 31 30 - grandtheatre geneveopera.ch billeterie

Crédits photos : Grand Théâtre Genève

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