Du 4 au 31 mars 2024 au Théâtre de Belleville.

Lichen de Magali Mougel par Julien Kosellek.

Le regard précoce d’une petite fille sur un monde d’adultes immatures.

Lichen de Magali Mougel par Julien Kosellek.

Le lichen est un végétal formé de l’association d’un champignon et d’une algue, vivant en symbiose, résistant à la sécheresse, au froid et au chaud. Maurice Genevois fait allusion à cette plante tenace dans Forêt voisine, quand il décrit des paysages boisés : « (…) des charmes dont l’écorce est mouchetée d’un lichen sombre - brun profond, vert noir, mordoré. »

« Il y a des drôles de taches rouges en avril aux abords de l’ancienne salle des pendus. Quelqu’un dit : ce sont des Lichens. Quelqu’un dit : c’est la seule chose qui pousse après l’éruption d’un volcan. Cladonie verticillée. Rouge comme le sang. » (Lichen, Magali Mougel). Face à l’anéantissement, le lichen perdure : « … aujourd’hui des gens disparaissent, sont effacés si rapidement, bien plus rapidement que de temps il ne faut pour craquer une allumette. Alors que pendant ce temps, le lichen, lui tout petit, déshydraté, attend que la catastrophe passe. ».

Écrit à la Scène Nationale Culture Commune, Lichen s’inspire des rencontres avec les habitants du bassin minier du Pas-de-Calais. Une famille refuse, en vue d’un projet sociétal, la dépossession imposée de son foyer et de son histoire. « Ce théâtre se met en guerre contre un même impératif : soyez économiquement, affectivement, sexuellement et socialement performants ! » (Eric Pessan)

Le regard de la petite fille agit depuis son « chez-elle », un lotissement en voie de destruction, pour bâtir des ateliers d’artistes. Tel celui du père, le monde de l’enfant s’écroule, au rythme des pelleteuses qui démantèlent - bruits d’engins motorisés de démolition et de mise à bas.

La mère absente est partie, le père - cigarette à la lèvre et maintien respectable d’ouvrier - est dévasté par la maison brisée. Les rêves et la vie intérieure enfantine composent un récit polyphonique de visions récurrentes, donnant la parole aux autres - père, mère, maître d’école, stagiaire-institutrice, agent immobilier. Oratorio sacré interprété par trois actrices-musiciennes, au plus près des liens entre texte et musique, sensibles au chuchotement comme à la déclamation de Magali Mougel, écriture sinueuse - courbes, boucles rondes, précautions, tresses végétales.

Natalie Beder, Ayana Fuentes-Uno et Viktoria Kozlova s’échangent la parole, se passant le relai naturellement, les deux autres regardant et acquiesçant à la locutrice du moment. Que l’on passe de l’évocation du noir, à l’image du pigeonnier du père où perchent des oiseaux rares de collection qu’on finit par déguster, une fois qu’ils sont bien rôtis, à celle d’un maître d’école autoritaire et décalé, ignorant de l’existence, injuste et obtus. Heureusement, la stagiaire est humaine, quand d’autres élèves agressifs et sots n’en finissent pas de harceler la petite fille qu’ils savent fragile.

Une écriture vivante et poétique s’approchant de l’infiniment petit, puis embrassant la perspective d’une contemplation, dans l’urgence et les dialogues. Les visions du passé s’effacent face à la catastrophe imminente d’un dé-logement. Rêves et fictions, cauchemars et inventions, l’enfant s’active en égrenant ses réactions face à des réalités d’adultes trop lourdes, Le récit de son expérience précoce ne ménage pas les souffrances des jours qui passent - pourtant, les épreuves décrites concilient le détachement et l’humour dans l’analyse, comme si la locutrice retombait sur ses pieds au-delà de sa vulnérabilité, éludant la laideur d’un décor et d’un monde qui s’éteint.

Instabilité du sol, effondrement, humidité prégnante et sous-éclairage permanent, le sentiment d’enfermement et d’espace restreint se resserre et oppresse la petite habitante qui se réfugie dans la vue des affiches publicitaires maternelles - bleu turquoise des îles Indonésiennes, Bora-Bora …

Le père s’oppose à la dépossession : si la maison ne peut être transmise, la fille hérite d’une posture de résistance et de combat - tension entre un passé éphémère et un avenir incertain. L’enfant se révolte : « Prométhée Ce n’est plus de ça dont nous avons besoin aujourd’hui c’est ailleurs dans la façon dont on nous massacre nous les enfants pour que vous puissiez échapper à l’hydre. »

Et le trio féminin clôt la représentation, entre autres chansons : Rape ! murder ! It’s just a shot away, it’s just a shot away Rape ! murder ! It’s just a shot away, it’s just a shot away/ Le viol, le meurtre, ce n’est qu’à deux pas de chez nous.(Gimme Shelter, Les Rolling Stones).

Un spectacle envoûtant de Julien Kosellek, hanté par cette prose poétique, précise et attentive aux errements d’une société en perpétuel et factice renouvellement, qui reste sourde au sentiment d’humanité et n’évalue pas la rudesse intransigeante et injuste d’une économie qui tue sans merci.

Lichen, texte Magali Mougel, mise en scène Julien Kosellek, avec Natalie Beder, Ayana Fuentes-Uno et Viktoria Kozlova, création musicale Ayana Fuentes-Uno, scénographie Xavier Hollebecq, création sonore Cédric Colin. Du 4 au 31 mars 2024, lundi, mardi 21h15, dimanche 17h, relâche les 5 et 26 mars au Théâtre de Belleville 16, passage Piver 75011 - Paris. A partir de 14 ans.
Crédit photo : Romain Kosellek.

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Véronique Hotte

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