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Critiques / Théâtre

Lettres à un jeune poète

par Stéphane Bugat

Rilke est lui

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Ce qui fut une simple correspondance, au début du vingtième siècle, entre un illustre écrivain allemand et un obscur admirateur est devenu, au fil du temps, une œuvre initiatique par excellence. Sans que l’on sache évidemment si l’auteur en question, Rainer-Maria Rilke, aurait vraiment apprécié que ce soient ces Lettres à un jeune poète qui contribuent aussi durablement à sa notoriété. Niels Arestrup, lui, n’a découvert l’ouvrage qu’assez récemment. Une dizaine d’années, tout au plus. Mais ce fut un choc. "J’ai eu le sentiment d’être sauvé par ces Lettres. J’allais mal et le livre arriva entre mes mains presque par hasard. Il agit en silence et m’apaisa. Aussitôt l’envie de le dire, de le partager, me vint."

Un regard misanthropique et visionnaire sur la société

Plus facile à envisager qu’à réaliser. Car si le contenu de ces missives va bien au-delà des conseils littéraires, au demeurant fort avisés, s’il insiste beaucoup sur ce que doit être l’engagement d’un écrivain et, plus généralement d’un artiste, au risque de la méconnaissance et de la solitude, s’il étrille avec une juste cruauté la vanité que constitue l’exercice de la critique, s’il porte un regard à la fois misanthropique et visionnaire sur la société, par exemple lorsqu’il évoque l’importance malsaine de l’argent ou encore le rôle à venir des femmes, il n’est en rien théâtral. Il en fallait davantage pour décourager Niels Arestrup.

Une appropriation du texte magistrale et bouleversante

Pour la circonstance, il choisit donc de se présenter seul en scène, ce qui aura déjà l’avantage de lui éviter les chamailleries avec ses partenaires qui ont plusieurs fois émaillées la chronique parisienne, lui dressant une réputation de triste sire trop éloquente pour ne pas être usurpée. Cette fois, donc, Arestrup a l’occasion de nous montrer ce qu’il en est de son singulier talent.
Ce n’est pas une lecture qu’il nous propose, ni à proprement parlé une mise en scène. Nous assistons plutôt à une sorte d’appropriation du texte, à la fois magistrale et bouleversante, par un comédien qui, non content de nous en faire partager toute la profondeur, nous fait ressentir ce que peuvent être les sentiments de celui qui tient la plume. Arestrup n’essaye pas de jouer Rilke, comme on le fait d’un personnage placé au cœur d’une intrigue. Il est Rilke, c’est dire qu’il ressent avec une saisissante intensité sa difficulté à répondre aux exigences qui sont les siennes, sa souffrance physique mais aussi morale à force d’évoluer dans un monde dont il ne cherche finalement qu’à s’extraire.

Le spectateur retient son souffle

Pour parvenir à cela, Arestrup, outre la parfaite maîtrise du texte qui lui permet d’en souligner toutes les finesses et les nuances, fait montre d’une impressionnante concentration et d’un véritable engagement physique. Le voici, par exemple, qui s’avance de quelques pas vers l’avant scène, tout en puissance, mais qui soudain, comme porté par son propos, esquisse des gestes d’une surprenante vélocité. Le voici qui alterne les hésitations de celui qui cherche à ordonner ses idées et les brutales accélérations de rythme de celui qui veut tout à coup convaincre. Le spectateur, lui, admiratif de la performance mais surtout de l’intelligence avec laquelle sont ainsi mises en relief les nuances d’un texte aussi puissant, retient son souffle.

Lettres à un jeune poète, de Rainer-Maria Rilke. Traduction de Bernard Grasset et Rainer Biemel. Avec Niels Arestrup, collaboration artistique Isabelle Le Nouvel et Florient Azoulai, lumières Marie-Christine Soma, assistée de Pierre Gaillardot. Théâtre La Bruyère. Tél : 01 48 74 76 99.

Photo : Brigitte Enguerand

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