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Critiques / Théâtre

Les Mots et la chose

par Stéphane Bugat

Disons-la

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Il aime la chose, cela ne fait guère de doute même si l’âge venant il prétend, non sans coquetterie, s’en tenir maintenant éloigné. Mais ce qui est absolument certain, c’est qu’il nourrit une passion gourmande et manifestement envahissante pour les mots. Ces mots qui se renouvellent avec une si vigoureuse spontanéité, d’un milieu à l’autre et au gré des époques. Ces mots si formidablement variés même lorsqu’il s’agit de désigner ce désir et ses rituels qui attirent immuablement l’homme vers la femme et réciproquement. Cette noble passion n’est probablement pas étrangère à l’érudition de Jean-Claude Carrière, à sa stupéfiante maîtrise du vocabulaire qui a de quoi rendre jaloux les plus avisés des académiciens. Cette passion le conduit également à tenter une nouvelle expérience qui a tout du défi pour un homme ayant toujours concilié les talents les plus variés (écrivain, scénariste, dramaturge, parolier, etc.) à un goût évident pour la discrétion. Le voici en effet qui s’avise à faire l’acteur, tout au moins le diseur, dans un spectacle dont il est évidemment l’auteur et qu’il a manifestement voulu aimablement provocateur.

De quoi réveiller des générations de censeurs

Le prétexte est aussi simple qu’inattendu. Un écrivain vieillissant et solitaire accepte de répondre à la requête que lui adresse une jeune femme qu’il ne connaît pas. Comédienne, elle exerce l’essentiel de son activité en doublant des films pornographiques et se lamente de la pauvreté des dialogues mis à sa disposition. N’y a-t-il donc que ces ânonnements lapidaires pour accompagner les scènes d’ébats sexuels ? C’est avec une foisonnante précision que le littérateur lui fait la démonstration contraire, passant allègrement du « vulgaire au sublime » et surtout, replaçant presque chaque expression dans son contexte, évoquant ses origines.
Il y aurait là de quoi réveiller des générations de censeurs, de quoi bousculer les plus obscures pudibonderies, si Jean-Claude Carrière n’énonçait cela avec une élégance canaille, parfois même grivoise, mais jamais triviale. Avec les mots, tous les mots, mais aussi avec son art de les assembler, de les mettre en relief, il parvient à composer ainsi une sorte d’éclatant et joyeux hymne à l’amour.

De quoi enflammer l’imaginaire le plus revêche

Tout cela étant dit, faut-il le préciser, d’une voix suave et mesurée. En l’accompagnant, on passe de rires en surprises et il n’est pas interdit de se laisser emporter par quelques souvenirs forcément très personnels. Pour lui faire écho, la très charmante Marie-Sophie L. a toute la sensualité qui convient. Aussi, ne comprend-on pas très bien qu’elle s’abandonne bientôt à des minauderies et à des contorsions tout à fait hors de propos, répondant peut-être aux exigences de Daniel Bedos qui signe la « mise en espace ». Dans ce contexte que pourrait-il y avoir de plus torride que les regards échangés entre ces brassées de phrases propres à enflammer l’imaginaire le plus revêche ? A la fin des applaudissements, Jean-Claude Carrière se glisse une ultime fois devant le rideau : « je voulais vous souhaiter une bonne fin de soirée. » Parfaite élégance, vous dis-je.

Les mots et la chose, une pièce de Jean-Claude Carrière, direction artistique et mise en espace de Daniel Bedos ; collaboration artistique : Dominique Bluzet ; lumières : Laurent Béal. Avec Jean-Claude Carrière et Marie-Sophie L. Théâtre de la Gaîté Montparnasse. Tél : 01 43 20 60 56.

Photo : P. Gros

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