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Critiques / Opéra & Classique

La Walkyrie de Richard Wagner

par Frank Langlois

Une Walkyrie à hauteur d’humanité

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Raconter simplement une histoire, comme si c’était une simple histoire : dans cette nouvelle production, en cours de L’anneau des Nibelungen de Wagner que réalise le Grand Théâtre de Genève, Ingo Metzmacher (direction musicale) et Dieter Dorn (mise-en-scène) s’efforcent de tenir la corde d’un récit touffu.

Dans La Walkyrie (deuxième des quatre ouvrages qui constituent ce « Festival scénique en trois journées et un prologue »), ils relèguent, au second plan, la composante mythique et mythologique du livret et peignent finement l’humanité de chaque rôle.

Une histoire touffue …

Lorsque, entre 1848 et 1851, Wagner écrivit les quatre livrets de L’anneau des Nibelungen (L’or du Rhin, La Walkyrie, Siegfried et Le crépuscule des dieux), il agit « à l’écrevisse » : il commença par le dernier et termina par le premier. À mesure qu’il créait sa propre matière littéraire, il se découvrit la volonté de construire une conception globalisante du monde, dans laquelle il brassa le théâtre antique grec, les chansons de geste médiévales germanophones, les légendes celtes et divers récits cosmogoniques (l’islandais Edda, le finnois Kalavala) et divers textes bouddhiques. À l’évidence, son appétit et son système digestif furent larges, qui surent fondre cette hétérogénéité en une concrétion dramatique continue qui, un siècle-et-demi après, continue de fasciner.

Quel directeur d’opéra ne rêve pas de monter « son » Anneau des Nibelungen ? Non que ces livrets soient des sommets de la poésie allemande, mais leur cohérence et leur architecture discursive sont ce dont Wagner-compositeur avait exactement besoin. À cet égard, La Walkyrie, en ses trois actes (4h30 de musique, au total), frappe par ses contrastes sensés. L’acte I enchevêtre histoires d’amour et de haine : une femme (Sieglinde), que son mari (Hunding) violente, s’éprend de son frère jumeau (Siegmund) dont elle ignorait l’existence et que traquent Hunding et sa meute de sbires. À l’acte II, différents protagonistes (Wotan, le dieu des dieux ; Fricka, sa femme ; Brünnhilde, Sieglinde et Siegmund, ses enfants illégitimes) se font des scènes. Enfin, l’acte III questionne les liens filiaux entre Wotan et Brünnhilde.

… racontée avec une modestie scénique assumée

Pour raconter limpidement cet opéra, Dieter Dorn n’a pas souhaité construire « sa » cosmogonie scénique, qu’il ferait dialoguer avec la Weltanschaung [représentation globale du monde] wagnérienne ; lui et son scénographe Jürgen Rose ont conçu trois décors modestes et efficaces. À l’acte I, voici la cour d’une maison dont les murs, mobiles, inquiètent et au milieu de laquelle est planté un arbre à deux troncs (son allure est doublement anthropomorphisée : en bas, un dinosaure debout, avec pattes arrières et queue ; plus haut, un singe assis et vue de dos). À l’acte II, un tas des plaques tectoniques ; lors de l’épisode tripartite où Wotan tranche le lien qui l’unit à ses enfants, trois d’entre elles se dressent, miroitantes et tranchantes tel le rasoir et le cernent. À l’acte III, une scène, pentue vers la fosse d’orchestre, trône au milieu du plateau. Un minimum d’accessoires conforte cette économie de moyens.

À signaler trois autres anthropomorphiques : des béliers humains escortent Fricka ; les chevaux que montent les Walkyries ne dissimulent pas que des danseurs, vêtus de noir, les meuvent avec frénésie ; enfin, Grane, la monture de Brünnhilde, est une belle marionnette en métal que le célèbre tandem Susanne Forster et Stefan Fichert ont conçue pour cette production et que deux figurants animent.

Dieter Dorn incite chaque acteur à vivre tout le présent de son rôle, sans le prier d’en être le stratège ludique ou anticipateur. De même, il ne cherche nullement à ruser avec ses spectateurs, en les rendant plus rusés que les personnages qu’ils voient évoluer sur le plateau. L’ambition mythologique du récit wagnérien y cède la place à un intelligent et vivant surcroît d’humanité. Du simple et bel ouvrage, qui vaut mieux que des prétentions insuffisamment assumées (comme le récent Anneau des Nibelungen à l’Opéra national de Paris).

Une direction musicale narrative et mélodique

Avec justice, Ingo Metzmacher est réputé pour diriger excellemment les musiques nouvelles des XXe et XXIe siècles ; le postromantisme et l’art Wagnérien sont plutôt la borne la plus reculée de son répertoire. En écho au travail de Dieter Dorn, il trouve tous moyens – tempi alertes, matière musicale qui avance à chaque instant, accents réservés aux moments cruciaux, dynamiques toujours minorées – pour que le récit musical soit précis, intelligible, passionné et intéressant à suivre. Wagner mélodiste y gagne des dimensions qui lui sont souvent refusées ; et pourtant, le langage harmonique et la virtuosité rythmique saillent, tandis que l’architecture y apparaît bien prégnante. Le seul élément quelque peu minoré est l’admirable art orchestral wagnérien. Peut-être la cause en est-elle l’Orchestre de la Suisse Romande, moins précis qu’en concert, en septembre dernier, au Septembre musical de Montreux-Vevey, dans un programme norvégien et russe.

Un plateau vocal cohérent

L’équipe vocale a été à l’unisson de cette Walkyrie « de chambre » qui cherche à émouvoir et intéresser plus qu’à démontrer combien Wagner est génial ou combien ses interprètes sont talentueux. À cet égard, le couple Sieglinde (Michaela Kaune, très émouvante) et Siegmund (Will Hartmann, peut-être un peu trop effacé) a offert du beau lied, au sens accompli du terme. Fatigué à mesure que l’opéra s’approchait de sa fin, Tom Fox a été un Wotan où stature directoriale et volonté d’humanité se sont combattus avec sincère émotion. Deux voix ont été d’un calibre supérieur : Elena Zhidkova, Fricka, séduisante et volontaire) ; et Günther Groissböck (enfin un Hunding jeune !) il renouvelle la réalisation impérieuse et cassante de ce rôle qui l’avait déjà fait remarquer, l’an passé, à l’Opéra national de Paris. Le sel vocal de cette production fut que la fameuse Petra Lang y réalise ses débuts scéniques dans le cycle complet. Certes participant pleinement au projet de Dorn et Metzmacher, elle s’installe d’emblée dans ce rôle, vocalement dominé (pourtant la tessiture qu’il exige est presque meurtrière) et scéniquement compris dans toute son ampleur ; assurément, elle dispose de tous moyens pour affronter des productions plus corsées et des acoustiques plus vastes. Enfin, la cohorte de Walkyries a été excellente, agile et concernée ; elle a réussi à rendre intéressante le début de l’acte III, où Wagner frise le conventionnel.

Après un Or du Rhin dont l’ironie n’avait pas toujours été bien contrôlée, cette Walkyrie montre clairement où Dieter Dorn et Ingo Metzmacher veulent emmener leurs chanteurs et leur public. Siegfried (en janvier et février 2014) puis Le crépuscule des dieux (en avril et mai 2014), avant deux cycles complets (en mai 2014) attisent le désir de suivre cette aventure wagnéro-genevoise jusqu’à son terme.

La Walkyrie de Richard Wagner, livret de Richard Wagner. Orchestre de la Suisse Romande, chœur du Grand-Théâtre de Genève direction Ingo Metzmacher. Mise en scène Dieter Dorn, décors et costumes Jürgen Rose, dramaturgie Hans-Joachim Ruckhäberle, lumières Tobias Löffler. Avec Tom Fox, Petra Lang, Will Hartmann, Michaela Kaune, Günther Groissböck, Katja Levin, Marion Ammann, Lucie Roche, Ahlima Mhamdi, Rena Harms, Stephanie Lauricella, Suzanne Hendrix, Laura Nykänen .

Genève – Grand Théâtre

+33 (0)5 61 63 13 13 www.geneveopera.ch.

photos : Carole Parodi

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