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Critiques / Théâtre

La Mort de Danton

par Marie-Laure Atinault

Le système Sivadier

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Il a été à l’honneur lors du Festival d’Avignon 2005. Avec ses deux spectacles La Vie de Galilée de Bertolt Brecht et La Mort de Danton de Georg Büchner, Jean-François Sivadier a fait frémir la cour du lycée Saint-Joseph où ses deux spectacles affichaient complet. Du théâtre, du vrai, avec un souffle épique qui aurait fait résonner de son bel écho la cour d’honneur du Palais des Papes, accablée entre les Larmes et le Sang de Jan Fabre (1).

L’œil malicieux, la boucle de cheveu romantique, un sourire à enlever toutes les réticences, Jean-François Sivadier est un séducteur. Rien d’étonnant que cet homme s’attache une équipe fidèle et un public attentif. D’ailleurs, ses comédiens sont ses amis. Et il choisit les pièces en fonction de sa troupe de cœur : trente sept personnages pour La Mort de Danton.
Voilà une pièce à l’aune de son talent. Pas question pour lui qu’un comédien dise trois répliques et puis « s’en vont ». Du Mariage de Figaro (2) en passant par l’incontournable, l’inénarrable Italienne Scène et Orchestre, le système Sivadier s’est affiné, affirmé, confirmé.

Sortir du cadre pour mieux centrer le sujet

La première particularité du système Sivadier, c’est sa manière de sortir du cadre pour mieux toucher au cœur du sujet, du texte. La Vie de Galilée et La Mort de Danton sont ainsi deux spectacles frères, deux spectacles se faisant écho. La même structure scénique, la même équipe de comédiens, deux histoires de Révolution. La Mort de Danton est la pièce d’un jeune auteur, Büchner, qui a vingt-deux-ans lorsqu’il l’écrit. Jean-François Sivadier dit à son sujet : « c’est une pièce très difficile à monter. Que veut dire Büchner ? Il n’y a pas d’enjeu. Elle est très bavarde. En somme Büchner parle de lui et d’un théâtre nouveau. De sa révolution intime, de ce qu’il voudrait ».
Comme toujours chez Sivadier, on prend le chemin des écoliers pour arriver au carrefour des émotions. Lorsque le public entre dans la salle, les comédiens - on devrait plutôt dire, en l’occurrence, les protagonistes - nous attendent sur l’agora, sur la scène. Comme si nous faisions partie de la même assemblée. Alors que Danton mange un plat de lentilles, une conversation à bâtons rompus s’engage sur la politique, la société, le goût des lentilles. Petit à petit, on glisse dans le texte ; petit à petit, les comédiens se glissent dans leur rôle ; petit à petit, le spectateur est téléporté dans la fièvre révolutionnaire.

Des mots qui sont des armes

La Vie de Galilée procède du même principe. D’ailleurs le savant y a la tête de Danton. Va-t-il la perdre ? On le sait, celui qui posera les bases d’une nouvelle conception de l’univers, fera aussi profil bas face à l’inquisition et se rétractera « ils m’ont montré les instruments ». Si le héros de Brecht, auteur confirmé, refuse la mort, le héros de Büchner, auteur débutant, décrit comme un viveur désabusé, n’ayant pas peur de la mort, est broyé par une machine qu’il a en partie armée.
Ces deux figures sont plongées dans la Révolution. On notera que pour être monté par Jean-François Sivadier, avoir un nom qui commence par un B est un bon point. Son Mariage de Figaro (2) de Beaumarchais était une vraie folle journée. Au-delà de la boutade de l’initiale, Brecht, Büchner et Beaumarchais mélangent dans leurs œuvres la poésie, la politique et la revendication. Les mots sont des armes dans les trois pièces. L’insolence de Figaro, la force et le lyrisme politique de Danton, et la pédagogie scientifique de Galilée sont autant de lames à double tranchant. Ces mots qui condamnent leurs diseurs et qui sauvent parfois.

Sans complaisance ni démagogie

Toujours est-il qu’en s’adressant directement au public, sans complaisance ni démagogie, les comédiens captent leur auditoire. Car le spectateur se sent directement concerné. Dans la pièce de Büchner, on parle de la Révolution de 1789 et en filigramme de celle de 1830, qui est dans toutes les mémoires des contemporains de Büchner. Pour que le public de 2005 soit lui aussi plongé dans cette tourmente (toute proportion gardée), on glisse de siècle en siècle. De même que Galilée et ses comparses nous interpellent. On souhaiterait avoir pour professeur ce jouisseur qui regarde les étoiles pour mieux comprendre la Terre.
Le système Sivadier c’est aussi, pour ces deux spectacles frères, une même structure scénique : des praticables en bois glissent et s’emboîtent de chaque côté de la scène et les coulisses sont ouvertes au regard. Les comédiens s’y changent, troquent une robe pour une bure, Prince de l’Eglise un jour, révolutionnaire le soir. Sans la révolution de la terre donc pas de Révolution de 1789. Est-ce qu’en tournant sur elle-même, la Terre a fait perdre la tête aux hommes ?

Le choc des images et le poids des mots

En tout cas, Jean-Francois Sivadier manie la gravité avec légèreté. Dans La Mort de Danton, pour aborder la scène difficile de la montée à la guillotine en évitant tout dérapage, Sivadier a installé un linceul géant. Les femmes - les compagnes, les amantes et surtout Julie Danton (Charlotte Clamens) - jettent à la volée des poignées de farine sur le plateau, comme une semence de deuil, là où les condamnés vont vivre leurs derniers instants. Les quatre condamnés montent sur l’estrade haute. On les pulvérise de peinture blanche. Ils sont figés dans leur dernière attitude. Ils rentrent dans l’Histoire avec leur mort.
C’est cela aussi le système Sivadier : le choc des images et le poids des mots. Des images qui n’appartiennent qu’au théâtre.

La magie de la représentation

Les mises en scène de Jean-François Sivadier sont difficilement enregistrables, car elles n’appartiennent qu’au théâtre. Dans son travail, on ne sent pas le chant des sirènes des autres supports. Il procède de la magie de la représentation, du moment unique, de l’instant précis. Comment restituer la réjouissante Italienne Scène et Orchestre où le public est acteur de l’action d’abord, membre du chœur sur scène, puis musicien dans la fosse d’orchestre. Passionnante expérience au gré de laquelle le regard change. Le public assiste à l’élaboration de la mise en scène de La Traviata, suit le conflit entre le metteur en scène, le chef d’orchestre et la diva. Encore une histoire de pouvoir !
Ce spectacle, plus encore que les autres, n’appartient qu’au théâtre. Si certains metteurs en scène cèdent à la tentation du découpage cinématographique, au clin d’œil vidéaste et pire, à une pseudoréalité, un « Sivadier’s spectacle » ne supporte aucun ersatz de reproduction.

Fidélité aux comédiens

Si le metteur en scène Sivadier a pris le pas sur le comédien, il s’est toutefois réservé le rôle du chef d’orchestre dans Italienne Scène et Orchestre, composant un Karajan hilarant. Dans La Mort de Danton, il est l’incorruptible et vertueux Robespierre, l’ascète de la Terreur. Un vrai rôle de composition pour cet homme affable qui aime tout de la vie.
Mais l’arme secrète du système Sivadier, sa pierre angulaire, réside bien dans sa fidélité à son équipe. Après un travail préparatoire durant lequel il écoute les voix de chacun, il se lance sur l’épreuve des planches. Et les comédiens, nous les retrouvons dans chaque aventure. Au premier rang d’entre eux, Nicolas Bouchaud, un peu la star maison, qui campe Galilée et Danton avec un égal talent, fait d’un détachement et d’une puissance qui n’appartiennent qu’à lui. Mais ils sont tous à citer, à souligner, à remarquer, à distinguer, de Vincent Guédon à Stephen Butel, de Marie Cariés à Sarah Chaumette. Ils participent tous à la réussite et à l’amplification du système Sivadier.

Il y a un détail qui ne trompe pas : comme pour les les habitués, les suiveurs qui ont vu les différentes versions de L’Italienne de Jean-François Sivadier, ceux qui après Avignon reverront cette Mort de Danton, constateront qu’elle s’est peaufinée, améliorée. Les grandes particularités du travail de cette équipe sont assurément la mobilité, la légèreté, la profondeur et le respect du public car ici les comédiens jouent avec le public, avec lui, jamais à ses dépens mais toujours avec le talent en partage.

(1) L’Histoire des Larmes - Je suis sang, chorégraphie et conception de Jan Fabre
(2) La Folle Journée ou le Mariage de Figaro de Beaumarchais, crée en 2000 au Théâtre National de Bretagne à Rennes puis repris au Théâtre des Amandiers à Nanterre.

La Mort de Danton. Texte Georg Büchner. Mise en scène Jean-François Sivadier. Assistante à la mise en scène Véronique Timsit. Texte français Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil. Scénographie Jean-François Sivadier et Christion Tirole. Lumière Ronan Cahoreau-Gallier. Costumes Virginie Gervaise. Avec : Marc Bertin, Nicolas Bouchaud, Stephen Butel, Marie Cariès, Sarah Chaumette, Charlotte Clamens, Vincent Guédon, Frédérique Loliée, Christophe Ratandra, Jean-François Sivadier, Rachid Zanounda. Au Théâtre des Amandiers de Nanterre jusqu’au 23 octobre 2005. Location : 01 46 14 70 00. En tournée de novembre 2005 à février 2006.

La Vie de Galilée de Bertolt Brecht : les samedi 01, 08, 15, 22 octobre 2005, uniquement avec la même distribution.

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