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Critiques / Théâtre

La Maison des morts et l’Espace Furieux

par Marie-Laure Atinault

Novarina et Minyana au Français

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Les détracteurs du premier théâtre de France reprochent souvent à l’honorable maison son conservatisme. Par le passé, les tentatives pour y remédier ne furent pas toujours couronnées de succès. Le théâtre du Vieux Colombier devait être réservé aux auteurs contemporains. Le public suivra les premières saisons avec frilosité alors que Molière fait toujours salle comble. Audureau, Vinaver, Motton, Schwab trouveront difficilement leur public. Le succès de Oh ! les beaux jours de Samuel Beckett, avec la formidable Catherine Samie, est une exception qui confirme la règle. Valère Novarina entre au répertoire avec L’Espace Furieux. Pour cette création, l’auteur n’a rien laissé au hasard puisqu’il signe la mise en scène, ses peintures assurent une partie du décor et son travail avec Philippe Mariage pour la scénographie est le fruit d’une étroite collaboration.

L’Espace Furieux : exigeant et dérangeant

L’œuvre de Valère Novarina est dense, complexe, atypique et ne laisse personne indifférent. Les aficionados ne ratent aucune de ses créations, de Vous qui avez le temps à La Scène donné la saison passée au théâtre de la Colline. Pour ce public-là, une pièce de Novarina est toujours un événement. Quant aux autres spectateurs, on pourrait les classer en quatre catégories : les "furieux dépités" qui considèrent que l’on ne peut apprécier cet auteur qu’en répondant à un certain phénomène de mode, les "déconcertés" qui veulent comprendre, les "sceptiques" et les "je pars à l’entracte !". Valère Novarina inspire beaucoup de sentiments, excepté la tiédeur.

Loin de nous l’idée de tenter une explication de L’Espace Furieux - comment expliquer l’inexplicable ? Le théâtre de Novarina ne se raconte pas. Il se ressent, s’écoute. Hermétique pour les uns, enivrant pour les autres. La genèse de l’Espace Furieux remonte à son roman Je suis. En 1991, il réalise une version scénique pour six acteurs dont Daniel Znyk qui parle couramment le novarina. La pièce deviendra L’Espace furieux pour la distinguer du roman. Le néon bleu présent sur scène avec l’inscription Je suis est là pour l’histoire de ce texte. L’esprit cartésien français admet difficilement le changement de registre, les blagues de potaches, les discours philosophiques et les envolées lyriques qui forment l’essence des textes de Novarina. Son théâtre est exigeant, dérangeant et follement ludique. Ses textes sont travaillés, ciselés, exploitant la langue française dans toute sa diversité, puisant dans le vocabulaire, titillant les associations de mots, atteignant une spirale poétique étourdissante. Mais Novarina est plus qu’un auteur de mot, il est un façonneur d’images. Le texte dit par Catherine Salviat n’est pas uniquement un catalogue érudit portant sur des noms de végétaux. Le verbe, porté à l’ivresse de la litanie incantatoire, donne le tournis.

N’ayez pas peur de rire

Sa mise en scène est truffée de références, du clin d’œil du néon bleu Je suis à la machine à casser les poutres. N’ayez pas peur de rire. L’accordéon géant, le trou du souffleur, les costumes, tous ces éléments sont là pour confirmer, pour souligner, que nous voyons un objet théâtral, pas un pseudo théatre-vérité. L’humour émaille le texte et chatouille nos oreilles nous faisant penser aux jeux de mots d’un Bobby Lapointe. Véronique Vella et Alexandre Pavloff sont les passeurs de texte. Gérard Giroudon (le vieillard carnatif) est toujours aussi inventif en scène, François Chattot (Jean Singulier) est un chœur antique à lui tout seul qui jouerait aux billes avec le sphinx. Christine Fersen (le prophète) dans la prière à Dieu invective un texte étonnant, étourdissant. Daniel Znyk retrouve Novarina avec ce détachement amusé qui lui convient si bien. Le spectacle suscite étonnement, incompréhension ou jubilation. A chacun ses sentiments !

La Maison des Morts : celle des hontes et des craintes

La Maison des Morts de Philippe Minyana n’est pas en reste pour la polémique. Et c’est tant mieux. Le théâtre permet de s’exprimer et de réveiller les consciences. Il y a d’abord une rencontre, un désir. Celui de Philippe Minyana d’écrire une pièce pour Catherine Hiegel. Une pièce écrite comme un oratorio pour son souffle, son phrasé. La pièce que nous voyons aujourd’hui a subi des transformations au fil des répétitions. Elle n’est plus tout à fait la même que celle qui fut écrite en 1995. Ce spectacle est le résultat d’un vrai travail artisanal entre un auteur à l’écoute de ses interprètes, d’un metteur en scène complice, Robert Cantarella, et d’une troupe propulsée sur un champ de découverte. La Maison des Morts est celle de nos craintes, de nos hontes, d’une réalité banale et horrible. Le prologue nous déstabilise. Que viennent faire là les Pieds Nickelés s’exprimant comme des ch’tis ? Ils sont affreux, sales et méchants. Ils paraissent si loin de nous. Si loin ? Ne seraient-ils pas plutôt à côté de nous, évoluant dans un monde parallèle où nous ne voudrions jamais pénétrer ?

Nous entrons ensuite, tels des voyeurs, dans l’intimité d’une femme qui traîne chez elle en robe de chambre. Elle est engoncée dans ses vêtements, sa vie, sa famille. Elle ne peut plus travailler. Le monde du travail ne peut plus subvenir à son non-désir de vie. Autour d’elle, l’humanité s’ébat. On se croise, on se frôle sans se connaître, ni se reconnaître. Fermant ses yeux et ses oreilles pour ne pas voir ni entendre les agressions.

En prise directe avec la société

Robert Cantarella est un complice, un familier de l’œuvre de Philippe Minyana. Ils ont travaillé ensemble sur des coupes, des ajouts, des éclairages. La mise en scène est conçue comme des espaces concomitants, des acotés. Notre civilisation est celle de l’image et les titres que nous pouvons lire sur les actions des personnages au-dessus du rideau conforte l’impression de regarder le vaste écran du monde, bien protégé par la vitre, par le plasma. La circulation des comédiens se fait dans ces espaces accentuant l’indifférence des uns pour les autres, la banalisation de la violence...

Le spectacle dérange, mieux, il réveille. Robert Cantarella jette les personnages emblématiques de la maison des morts dans une mise en scène inspirée, limpide et magnifique. Les comédiens sont étonnants. Catherine Hiegel est tout simplement sublime. Catherine Ferran, Pierre Vial, Julie Sicard, Nicolas Maury et Grégoire Tachnakian jouent tous des rôles différents avec un don de composition puisant dans l’essence même du jeu théâtral. Sharokh Moskin Ghalam, nouveau pensionnaire de la grande maison, fait une interprétation en force et en finesse, pleine d’un humour tragique. La Maison des Morts est un théâtre en prise directe avec notre société, avec nous-même.

Comédie Française - Salle Richelieu. Du 21 janvier au 8 mai 2006. Matinées à 14h / soirées à 20h30. Entrée au Répertoire : L’Espace Furieux. De Valère Novarina. Avec Christine Fersen, le Prophète ; Catherine Salviat, la figure pauvre ; Gérard Giroudon, le vieillard carnatif ; Véronique Vella, l’enfant d’Outrebref ; Alexandre Pavloff, l’enfant traversant ; Daniel Znyk, sosie ; François Chattot, Jean Singulier et Richard Pierre, l’ouvrier du drame ; Christian Paccoud, l’illogicien ; Matthieu Dalle, contrebasse. Collaboration artistique de Céline Schaeffer. Dramaturgie de Pascal Omhovère. Scènographie de Philippe Marioge. Costumes de Renato Bianchi. Maquillages de Suzanne Pisteur. Lumières de Joël hourbeigt. Musique originale de Christian Paccoud. Mise en scène et peintures de Valère Novarina

Théâtre du Vieux Colombier. Du 1er février au 11 mars 2006. La Maison des Morts. De Philippe Minyana. Avec Catherine Hiegel, la femme à la natte ; Catherine Ferran, la femme policier, la dame à la petite voix, la voisine, la femme à la carapace ; Pierre Vial, l’homme aux cannes, Vieille 1 ; Julie Sicard, Car, Lily Horn, la femme au regard acéré, la voisine, vieille 2 ; Sharokh Moskin Ghalam, Gros, Eddy, l’homme malade, Walter. Et du jeune Théâtre National : Nicolas Maury, Sel, Coco Aldrich, le Médecin, l’homme habillé en dame, le fils ; Grégoire Tachnakian, Cagette, l’homme pauvre, la vieille femme, le Prophète, vieille 3. Dramaturgie et collaboration à la mise en scène Julien Fisera, scénographie et lumières de Laurent P. Berger, costumes de Cécile Feilchenfeldt, création sonore et musicale de Reno Isaac, conception maquillages et masques de Dominique Colladant. Mise en scène de Robert Cantarella.

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