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Critiques / Opéra & Classique

La Forza del Destino de Giuseppe Verdi

par Caroline Alexander

Splendeurs en nocturne : l’émotion au sommet

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Quand lors d’une soirée à l’opéra l’émotion vous happe à la première mesure et vous étreint jusqu’à la dernière note, on se trouve en humeur exceptionnelle. Ce phénomène rare vient d’avoir lieu à Anvers où l’Opéra de Flandre présente pour la première fois en Belgique la version originale de La Forza del Destino de Giuseppe Verdi, le premier cru du chef d’œuvre créé à Saint-Pétersbourg en 1862, éclipsé par la suite par la version plusieurs fois remaniée qui vit le jour sept ans plus tard à la Scala de Milan.

Ce jet d’origine se heurta à un certain nombre de réticences et critiques. Trop dur, trop dense, trop désespéré. Dieu tant invoqué n’y est d’aucun secours. Les corps sont morts, les âmes errent dans le vide. Le destin est incarné par une diseuse de bonne aventure. C’est elle qui mène la ronde... La spiritualité, en arrière plan, est devenue un vœu flou.

A l’entendre et à le voir aujourd’hui, ce concentré de désillusions prend les couleurs de notre monde en convulsions. L’effet est d’autant plus impressionnant que son approche par le metteur en scène allemand Michael Thalheimer – révélé à Paris au Théâtre de la Colline - épouse étroitement les tourments de la musique de Verdi et les thèmes soulevés par son histoire. Dure, dense et désespérée elle aussi, la réalisation scénique se déploie dans un minimalisme brut où la sculpture des lumières tient lieu de décor.

Rejet raciste

Un plateau noir en pente en constitue l’espace unique. A ses extrémités émergent les bustes et les visages des observateurs-acteurs qui vont y participer. En fond de scène et en creux, une croix géante se penche à la fois comme un refuge et une menace. La tragédie qui va s’y dérouler naît d’un rejet raciste : le marquis de Calatrava refuse l’idée d’une alliance entre sa fille Leonora et Don Alvaro, l’homme qu’elle aime, un homme au teint différent, venu d’ailleurs, fils d’une royauté Inca. Le rejet du père entraîne un duel où l’amant tue accidentellement son involontaire adversaire. Don Carlo, le frère de Leonora passera alors son existence à assouvir la vengeance familiale. C’est la fuite éperdue des amants désormais séparés qui trace la trame de l’action, de monastères refuges en champs de batailles jusqu’au dénouement fatal où Alvaro clame sa haine d’une humanité qui l’a rejeté.

Splendeurs en nocturne. La dominante des noirs et l’intensité dramatique du jeu régi par une formidable direction d’acteurs, font penser à ce théâtre que Jean Vilar animait autrefois en rideaux noirs et lumières blanches sur des interprètes entrés en légende.

Catherine Naglestad sublime

En robe blanche qui peu à peu se fane et se tache, la soprano américaine Catherine Naglestad est Leonora, toute d’intériorité émotive, la voix aérienne passant des cimes aux abysses avec la même ferveur. Sublime, elle ferait fondre une banquise. En Alvaro éperdu d’amour et fidèle en amitié, Mikhail Agafonov, jeune ténor russe au timbre clair d’une puissance rare, en fait jaillir la générosité et les révoltes. Vladimir Stoyanov qui reprend le rôle de Don Carlo chanté à Paris en novembre dans la production peu enthousiasmante de Jean-Claude Auvray (voir WT du 17 novembre 2011) se montre infiniment plus convainquant même si la voix se révèle instable dans les aigus. Viktoria Vizin, mezzo soprano hongroise, apporte à Preziosilla, la diseuse de bonne aventure, la meneuse de destin, chaleur, mystère et ambiguïté. Jaco Huijpen (le marquis), Christof Fischesser et Josef Wagner, les moines, Annecke Luyten, Gijs Van der Linden, Igor Bakan : les seconds comme les premiers rôles sont impeccablement campés.

Précision mathématique des choeurs

Mention spéciale pour les chœurs d’une précision quasi mathématique dans leurs magnifiques interventions chantées en coulisses, dans les couloirs et sur scène où ils jouent, dansent et posent comme les personnages de tableaux qui rappellent les hallucinations d’un Goya en fin de vie.

Le chef viennois Alexander Joël entre dans la musique de Verdi comme dans une seconde peau, déroule en nostalgie ses leitmotivs, contient ses tempêtes et mène l’orchestre symphonique du Vlaamse Opera/Opéra de Flandre pile là où il faut pour nous toucher.

La Forza del Destino de Giuseppe Verdi, livret de Francesco Maria Piave d’après le drame de Angel Perez de Saavedra Don Alvaro o la fuerza del sino. Orchestre symphonique et chœur de l’Opéra de Flandre/Vlaamse Opera, direction Alexander Joël, chef de chœur Yannis Pouspourikas, mise en scène Michael Thalheimer, décors Henrik Ahr, costumes Michaela Barth, lumières Franck Evin. Avec Catherine Naglestad, Michael Agafonov, Vladimir Stoyanov, Viktoria Vizin, Christof Fischesser, Joseph Wagner, Anneke Luyten, Gijs Van der Linden, Igor Bakan .

Anvers les 9, 15, 21, 23 février à 19h30, le 12 à 15h

Gand les 2, 7, 10 mars à 19h30, le 4 à 15h

+31 (0) 7 22 02 02 – www.vlaamseopera.be

photos Annemie Augustijns

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