Accueil > IOLANTA de Piotr Ilitch Tchaïkovski

Critiques / Opéra & Classique

IOLANTA de Piotr Ilitch Tchaïkovski

par Caroline Alexander

Quand les splendeurs musicales l’emportent sur les contresens visuels…

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

On l’aura dit et redit durant ces dernières saisons lyriques, pour trouver du neuf, de l’inédit, de l’insolite, il faut tourner le dos à Paris.

L’Opéra National de Lorraine figure parmi les défricheurs de l’ancien comme du moderne. Des nouveaux, comme le duo Claudio Ambrosini-Daniel Pennac avec Le Tueur de Mots( WT 2 juillet 2012), des oubliés ou négligés (Le Portrait de M. Weinberg – WT [->2777] 2 juillet 2012) ou encore Artaserse de Leonardo Vinci, sans doute le plus beau spectacle de toute la saison qui s’achève en France… (WT Artaserse de Leonardo Vincidu 7 novembre 2012)

En ce début du mois de mai, c’est au tour de Iolanta, dernier opéra de Piotr Ilitch Tchaïkovski de prendre vie pour la première sur une scène française. Attention chef d’œuvre ! Une musique sublime qui fouille les entrailles de la mélancolie, une histoire qui ressemble à un conte de fées, un chant du cygne en quelque sorte, oublié, rangé dans les secondes catégories de l’auteur d’Eugène Oneguine et de La Dame de Pique.

Dans le cadre de « Nancy Renaissance 2013 », célébration qui commence le 4 mai et qui se poursuivra tout l’été avec une cascade d’événements, la création de cette Iolanta s’inscrit presque comme une évidence. Car son histoire s’inspire de l’Histoire locale, ses principaux personnages ont vraiment existé dans la France du Moyen-âge et de la chevalerie, à la cour du bon roi René, quand sa fille Yolande, née à Nancy en 1428, devenue duchesse de Lorraine épousa Ferry II, comte de Vandémont

Tchaïkovski en découvrit le sujet dans une pièce de théâtre La fille du Roi René de Henrik Hertz, un dramaturge danois. Dès la première lecture, six ans avant de la voir sur scène à Moscou, il rêva d’en faire un opéra. Celui-ci fut créé en 1892, un an avant sa mort, au Mariinsky de Saint-Pétersbourg, assorti à une autre création, son ultime ballet Casse-Noisette.

Fable et métaphysique, mystère et mysticisme

Broderie autour d’une figure. Yolande devient Iolanta et naît aveugle. Son père veut à tout prix la maintenir dans l’ignorance de son état. Il l’isole du monde, fait croire qu’elle pensionnaire d’un couvent. Celui qui lui révèlerait qu’elle est privée de la lumière serait exécuté… A sa naissance Iolanta fut promise à Robert, duc de Bourgogne mais celui-ci, une fois adulte est tombé amoureux d’une autre femme et voudrait rompre ces liens d’opportunité politique. Le hasard le conduit, avec son ami Vandémont, dans le château isolé où le roi René enferme sa fille. Vandémont rencontre Iolanta et, sous l’émoi d’un coup de foudre et sans le savoir, met à nu le secret si jalousement gardé… La sentence tombe il est condamné à mort. Mais le bon roi caressait aussi l’espoir de rendre la vue à son enfant, il avait fait venir un médecin d’un Orient lointain, le maure Ibn-Hakia. « Pour guérir d’un mal, affirme celui-ci, il faut le connaître et avoir la volonté de le combattre ». Iolanta a pris conscience de son état. Elle hésite un court moment : mais entre la désobéissance à un père et la mort de celui qui lui a fait connaître son infortune et qui l’aime, le choix s’impose. L’amour et la lumière triomphent. Dieu l’a voulu, Dieu l’a permit. Ainsi soit-il.

Dans à peine une heure et trente minutes de musique, Tchaïkovski brasse fable et métaphysique, mystère et mysticisme, le charnel et le spirituel et tisse un lien entre l’Occident de son héroïne et l’Orient de son médecin guérisseur. Ce bijou est pourtant bien rarement donné à entendre (quelques versions de concert ont été données par Radio France, à Pleyel, à Toulouse, au Châtelet, au Festival de Saint Denis) et pratiquement jamais à voir (en Angleterre il y a quelques années et récemment à Madrid par le metteur en scène Peter Sellars). La création nancéenne était donc attendue avec autant de curiosité que d’appétit.

Oreille comblée, regard malmené

L’oreille est comblée. Le regard, hélas est malmené ! David Hermann qui avait réussit sur cette même scène une Italienne à Alger d’une loufoquerie en prise avec la musique de Rossini, cette fois échoue lamentablement dans l’une de ces transpositions à la mode à coups de projections vidéo et de futurisme de pacotille : il enferme le Moyen Age dans une fusée et l’expédie dans des lendemains improbables où la bande dessinée, la science fiction et les références à un certain cinéma à la Stanley Kubrick s’emmêlent et s’embrouillent. L’œuvre étant brève on lui a ajouté, sur fond de musique enregistrée, un prologue au texte inepte déclamé par un narrateur en cuirasse et longue chevelure blonde et bandeau noir sur l’œil (en référence au Wotan du Ring de Wagner ?) qui, au cœur de l’opéra trouvera son sosie dans le personnage du docteur. L’ensemble est noyé dans un déluge d’images qui balaient un décor chic d’un autre âge. Lasers et néons strient l’ensemble d’effets spéciaux. Le jardin des fleurs tant aimée de Iolanta est enfermé dans des réfrigérateurs, elle-même se meut dans un appareil médico-spatial d’une sorte qui reste à inventer pour les non-voyants… Les costumes pataugent dans la même eau du ridicule. Iolanta tâtonne en chemise de nuit blanche puis, une fois sortie de sa cécité, se trouve en tailleur gris d’un Dior des années 50, ses longs cheveux blonds brusquement garni d’une crête noire…

La musique heureusement se moque de ces diversions presque infantiles. A la tête de l’Orchestre National de Lorraine, Jacques Mercier rend justice à la splendeur éperdue de Tchaïkovski, en fait vibrer le romantisme et rutiler l’incandescence. Les excellents chœurs de l’Orchestre National de Lorraine et celui de l‘Opéra-Théâtre de Metz Métropole, coproducteur du spectacle, sont sacrifiés par la mise en scène qui les a relégué dans les coulisses mais, ouf, ils réussissent à se faire entendre. Le bonheur est dans les voix magistralement choisies, presque toutes purement russes ou slaves. Gelena Gaskarova qui a souvent déjà chanté Iolanta – notamment sous la direction de Valery Gergiev à Saint-Pétersbourg – s’identifie à nouveau à l’héroïne avec toute la puissance de ses aigus, l’ampleur de son medium et l’émotion d’un jeu à fleur de nerfs. La basse Mischa Schelomianski fait preuve d’autorité vocale et dramatique en monarque-père de famille, Georgy Vasiliev joue de son charme et des fines nuances de son timbre de ténor pour incarner un Vandémont amoureux. Igor Gnidii/Robert, Evgueni Liberman/Ibn Hakia, Avi Klemberg/Alméric tout comme Svetlana Lifar/la nourrice sont en union leurs personnages et leur musique.

Les splendeurs musicales l’emportent. L’essentiel est sauvé.

Iolanta, opéra en un acte de Piotr Ilitch Tchaïkovski, livret de Modeste Tchaïkovski d’après La Fille du Roi René de Henrik Hertz. Orchestre National de Lorraine, chœurs de l’Opéra National de Lorraine et de l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole, direction Jacques Mercier, mise en scène David Hermann, décors Rifail Ajdarpasic, costumes Ariane Unfried, lumières Bernd Purkrabec, vidéos Joan Rodon Sanjuan et Emilio Valenzuela, texte du prologue Clara Pons. Avec Gelena Gaskarova, Mischa Schelomianski, Igor Gnidii, Georgy Vasiliev, Evgueny Liberman, Avi Klemberg, Yuri Kissin, Svetlana Lifar, Inna Jeskova, Elena Golomeova, Sébastien Dutrieux .

Coproduction Opéra National de Lorraine et Opéra-Théâtre de Metz Métropole.

Les 30 avril, 2, 7 & 9 mai à 20h, le 5 mai à 15h.

03 83 85 22 11 – www.opera-national-lorraine.fr

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.