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Critiques / Opéra & Classique

Le Tueur de Mots de Claudio Ambrosini et Daniel Pennac

par Caroline Alexander

La musique au chevet des langues vivantes

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A Nancy l’Opéra National de Lorraine clôt sa saison avec la première française d’une œuvre d’aujourd’hui, Le Tueur de Mots créée il y a deux ans à Venise en coproduction avec l’équipe nancéenne. Un opéra sur le verbe composé par l’italien Claudio Ambrosini sur un sujet et un thème conçus et élaborés avec le romancier français Daniel Pennac. Un enjeu périlleux que le public au bord des vacances estivales n’a pas toujours suivi.

Une riche idée pourtant, pleine de résonnances, de poésie et d’alertes sur une question fondamentale : à l’heure de la mondialisation et du principe unique quel avenir sera réservé aux langues vivantes, aux mots que nous prononçons, ces mots appris syllabe par syllabe depuis le berceau ?

C’est l’histoire – le calvaire peut-être - d’un linguiste chargé de mettre à jour les dictionnaires, comme cela se pratique chaque année dans nos chers Larousse et Robert. Soit ajouter des termes qui courent sur les trottoirs, parfois même dans les caniveaux, et, en supprimer d’autres car le nombre de pages, de termes, de signes est compté, l’encre d’imprimerie est chère et la loi du marché sans pitié. Ce linguiste est amoureux du vocabulaire, il rêve d’un monde qu’il décrit à son bébé où les mots-outils, les mots-objets, les mots-utiles ne seraient plus les seuls à avoir le droit d’exister. Où « Piercing » à la mode anglo-saxonne ne remplacera pas le « frimas » qui faisait frissonner nos grands parents.

Choisir c’est faire mourir

« Choisir n’est pas abandonner mais faire mourir » se plaint celui devenu malgré lui le Tueur de Mots, un serial Killer qui jongle avec la lettre K comme avec le spectre de Kafka. Son épouse navigue sur d’autres terrains, les affaires, les chiffres, le rendement. Son collègue de travail se fiche de ses recherches et couche avec sa femme.
La première partie de l’opéra s’attache à la présentation des personnages. Lui, le tueur enfermé dans une quadrature du cercle qui tourne dans son inconscient, tentant d’inculquer au petit d’homme qu’il berce les rudiments des lettres du parler. Elle, la faucheuse de chiffres qui ne comprend rien à sa quête.

La suite se passe un quart de siècle plus tard. Le monde a changé, tout tourne désormais sur une grande roue de métal comme celle des foires, le bébé est devenu un jeune homme imprégné de l’amour des mots que lui a enseigné son père. Il veut l’aider à enregistrer les derniers témoignages de ces « alvéoles de la pensées » encore prononcés par les peuples du monde. Une tour de Babel promise à la destruction. Il faut faire vite : à minuit sonnera l’heure de la langue unique.

Si la pensée de Daniel Pennac qui a inspiré Ambrosini draine des questionnements qui restent sans réponse, sa musique date de ce temps - il y a trente, quarante ans -, où les percées d’atonalité, les dissonances et les stridences étaient la marque de fabrique des nouveaux compositeurs. Ambrosini a écouté et suivi les chemins brillamment tracés par Luciano Berio, Luigi Nono et consorts.

Ils ne couvrent pas l’ensemble de sa partition mais dominent notamment dans les structures vocales du rôle de la femme aux aigus grimpant jusqu’au fa dièse et qui vrillent les tympans. Le timbre coupant de la soprano italienne Sonia Visentin leur apporte la dose de déshumanisation sans doute voulue par les auteurs. En contraste avec la densité du jeu et le timbre chaleureux du baryton Roberto Abbondanza qui offre au tueur les nuances ambrées des répertoires baroques qu’il a si souvent servis. Les rôles secondaires, le fils Mirko Guadagnini, la dernière oratrice (Valentina Valente, soprano), le collègue (Gianluva Buratto, basse), la journaliste (Damiana Pinti, mezzo) complètent la palette de couleurs vocales dans la mise en scène efficace de Francesco Micheli et les décors à transformations sophistiquées de Nicolas Bovey.

Un "ludodrame"

Percussions, harpe, glockenspiel, cordes, bois et toutes sortes d’instruments détournés nourrissent la matière d’un grand orchestre dirigé au cordeau par Andrea Molino. Des chœurs en coulisses sont amplifiés et réverbérés par hauts parleurs aux quatre coins de la salle apportant une sorte d’écho mortifère au deuil de langues.

Dans ce « ludodrame », drame ludique, néologisme adopté par les auteurs, dans ce voyage désespéré « sur les sentiers des mots perdus », on se demande pourquoi, leur ultime résonnance se limite à des bouts de syllabes répétés uniformément, des borborygmes qui explosent en bulles, dépouillés de signification, en annonçant en quelque sorte leur propre mort. Words, words, words ? De Shakespeare, Molière, Goethe, de tous les poètes venus d’ailleurs il ne reste que des bribes de balbutiements. Dommage.

Le Tueur de Mots de Claudio Ambrosini d’après un sujet de Daniel Pennac, orchestre symphonique et lyrique de Nancy, direction Andrea Molino, chœur de l’Opéra national de Lorraine et de l’Opéra-Théâtre de Metz, directions Merion Powel et Jean-Pierre Aniorte, mise en scène Francesco Micheli, décors Nicolas Bovey, costumes Carlos Tieppo, lumière Fabio Barettin. Avec Roberto Abbondanza, Sonia Visentin, Mirko Guadagnini, Valentina Valente, Gianluca Buratto, Damiana Pinti.

Nancy- Opéra National de Lorraine, les 26, 28, 29 juin & 3 juillet à 20h, le 1er juillet à 15h

03 83 85 30 60 – www.opera-national-lorraine.fr

Photos : Opéra national de Lorraine

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