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Critiques / Théâtre

Gurs : une tragédie européenne

par Stéphane Bugat

... et une honte française

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On peut accepter de répondre à une commande - en l’occurrence, elle émane de la convention théâtrale européenne - et la traiter avec un tel sérieux que l’on fait figurer, dans le texte en question, quelques uns des enjeux qui restent au cœur des engagements de toute une génération. C’est exactement ce qu’a fait Jorge Semprun avec Gurs, que Daniel Benoin a mis en scène. Et c’est bien ce qui fait la pertinence de cet objet théâtral peu banal, au point de sembler parfois confus, dont on retiendra qu’il a été créé le 20 avril dernier, jour de l’entrée des dix nouveaux membres dans la Communauté Européenne - date Ô combien symbolique ! - à Nova Gorica, en Slovénie, avant d’être montré au Théâtre National de Nice.
Gurs, c’est le nom d’un des camps où la France vichyste a enfermé tous ceux qui étaient susceptibles de déplaire à l’occupant nazi : juifs, républicains espagnols errant depuis le triomphe du franquisme, Allemands hostiles à Hitler, etc. Des camps singulièrement ignorés par notre mémoire collective, qui témoignent pourtant du zèle collaborationniste du régime de Pétain, ce que le volontarisme rédempteur des résistants et d’un certain Charles De Gaulle ne saurait faire oublier tout à fait.

Des personnages symboles des contradictions politiques

C’est dans ce camp que Semprun installe donc une poignée de personnages venus de plusieurs pays et s’exprimant en plusieurs langues, comme autant de symboles des contradictions politiques qui ont traversé le siècle précédent. Il y a, par exemple, ces militants communistes, écartelés entre les principes généreux qui fondent leurs convictions et la dialectique qui veut que la fidélité prime tout, y compris lorsqu’il s’agit de soutenir l’intolérable pacte germano-soviétique, emblématique et diabolique trahison stalinienne. Il y a ces juifs qui, au nom du respect de l’ordre établi, se sont soumis à toutes les humiliations, depuis le port de l’étoile infamante jusqu’à l’auto enfermement dans ces antichambres de la solution finale. Il y a ces Français qui, chacun à leur manière, gardien de camp ou déléguée du secours protestant, ne font finalement rien d‘autre, entre sens de la discipline et humanisme bienveillant, qu’accompagner une veulerie collective, bien dans l’air de ce temps.

Des interrogations qui n’ont rien perdu de leur actualité

La pièce de Semprun, ce sont ces personnages de chair et de sang et leurs si graves interrogations, dont il faudrait être aveugle pour considérer qu’elles ont perdu de leur actualité. Au cas où nous aurions quelques doutes à cet égard, l’auteur place d’ailleurs quelques scènes avec des comédiens et leur metteur en scène qui répètent... cette pièce et s’interrogent notamment sur l’époque à laquelle il serait le plus significatif de retrouver les personnages. Le piège d’un tel matériau c’est sa densité et son caractère tout de même extrêmement littéraire. La remarque, on l’aura compris, n’a rien d’injurieux. Elle souligne simplement la difficulté qui a dû être celle du metteur en scène, Daniel Benoin, lorsqu’il s’est mis au travail. Elle mérite d’autant plus d’être faite que le résultat final donne une singulière impression de fluidité, s’ajoutant au caractère profondément important et émouvant du propos.

Un théatre politique au sens noble du terme

On notera que Benoin a fait appel, pour la circonstance, à des comédiens français, allemands et espagnols, ce qui montre bien l’ancrage européen de ce spectacle. D’autant qu’ils sont tous parfaitement justes et, de toute évidence, profondément engagés dans l’aventure. Ce théâtre-là n’a pas besoin de moyens considérables et a, de surcroît, le mérite d’éviter les longueurs complaisantes auxquelles ne savent pas résister tant de nos bons auteurs. Ses références brechtiennes montrent bien que sa forme ne prétend pas être particulièrement innovante. C’est tout simplement un théâtre politique, au sens noble du terme, mais aussi de sentiments et d’émotions, qui donne à réfléchir. A recommander, donc, et à méditer.

Gurs : une tragédie européenne, de Jorge Semprun, mise en scène Daniel Benoin, collaboration artistique Paul Chariéras et Cécile Mathieu. Avec Ignacio Andreu, Sophie Duez, Patrick Hastert, Ane Rebolleda, José Manuel Seda et Germain Wagner. Théâtre des Capucins, à Luxembourg, le 17 décembre. Représentations prévues à Paris, en mars 2005. Renseignements : Théâtre National de Nice, tél : 04 93 13 90 90.

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