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Critiques / Théâtre

Fractures (Strangers, Babies) de Linda McLean

par Marie-Laure Atinault

Cinq moments d’une vie

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Stuart Seide ressentait le besoin de retrouver un plateau plus intime après La bonne Âme du Se-Tchouan (2012) Au bois Lacté (2011) et Mary Stuart (de 2009 à 2011), trois mises en scène faisant appel à une nombreuse distribution. Le maître du théâtre du Nord avait comme une envie d’Harold Pinter sur le bout de la langue. La découverte de cette pièce de Linda McLean est le résultat d’un travail cohérent et fructueux entre le théâtre et l’école L’EpsAd. Alors que les élèves de la 3éme promotion faisaient un travail autour des fameux tapuscrits du Théâtre Ouvert dirigé par Micheline et Lucien Attoun, Fractures a immédiatement attiré Stuart Seide.

Fractures est une plongée intime sur cinq moments de la vie d’une jeune femme. A chaque étape de sa vie nous la croissons avec un homme : son mari, son père, un amant, un frère, un fonctionnaire. Un pan de sa vie, de son caractère, de son passé nous est dévoilé. Quoique le mot "dévoilé" soit trop fort, il s’agit plus de piste, d’indice infime, de suggestions. L’écriture de Linda McLean semble sèche, abrupte. Aucune complaisance dans le choix des mots et des situations, ce n’est pas un texte confortable sur lequel le spectateur peut se reposer et se laisser aller. L’auteure écossaise sollicite la participation du spectateur, il faut qu’il s’engage dans le suivi, dans l’interprétation de la personnalité des personnages et surtout dans le passé de May, l’anti héroïne de Fractures. De quelles fractures parlons-nous ? De celles du passé ? D’ une faute commise autrefois et qui hypothèque le futur ? Linda McLean écrit avec un minimum de mot. Chaque mot, chaque temps est choisi, pesé, les silences sont d’elle également. Elle transcrit parfaitement bien, alors que nous vivons au siècle de la pseudo communication planétaire, l’incapacité de deux êtres à parler, à exprimer leurs sentiments. La précision du verbe est celle d’un chirurgien. Mais il ne faut pas se fier à cette apparente froideur car émerge un humour sous-jacent. Cinq moments d’une vie pourraient être le sous titre de Fractures. Cinq moments ou chaque station est comme celle d’un chemin de croix de la vie de May. On s’interroge sur cette femme, sur la lourdeur de son passé qui entache son présent. Linda McLean oscille avec une modernité de style entre la tragédie grecque, le polar psychologique et le nouveau roman. Le plus étonnant et déroutant est le choix, ou le non choix, de garder les zones d’ombres, l’auteur ne nous impose pas son interprétation. Chaque spectateur aura son interprétation, le plus symptomatique est la visite à l’hôpital. May va voir son père, le vieil homme est sous perfusion, il est acariâtre. La différence d’analyse de la scène selon les spectateurs est passionnante. Cette scène est très importante car elle porte des éléments, des mots, des regards sur May et son secret.

Pour un tel texte, qui ne se livre pas facilement il fallait un accoucheur de mot et de silence. Linda McLean a trouvé en Stuart Seide l’un des meilleurs artisans en la matière. Pour jouer cette pièce, il faut une distribution sans faille. Stuart Seide est un homme de troupe et l’on retrouve avec plaisir des compagnons de scène, Éric Castex (Mary Stuart, Au bois Lacté) qui joue le rôle délicat du mari, Maxime Guyon (La bonne Âme du Se-Tchouan) jeune comédien que nous avions remarqué est l’inconnu du net, un personnage trouble, Jonathan Heckel ( Au bois Lacté, entre autre….) compose un homme névrosé , il est le frère de May, il est l’un des révélateurs du secret de celle-ci. C’est un comédien étonnant dans sa capacité à composer toujours le personnage juste. Bernard Ferreira (Au bois Lacté, entre autre….) est l’homme du dernier tableau, un rôle délicat puisque ce fonctionnaire déclenche chez nous une vague d’antipathie puis nos sentiments évoluent. Le Père est interprété par Alain Rimoux, il a la puissance d’un géant aux pieds d’argile. Stuart Seide dit que son ami Alain Rimoux est son alter ego, jusque dans ce rôle puisque le metteur en scène jouera le rôle du père à Paris pour quelques dates.

Sophie-Aude Picon est May. Ancienne élève de Stuart Seide, elle avait fait la lecture publique de la pièce au Théâtre Ouvert et ce fut une évidence qu’elle devait interpréter May. La scénographie choisie et le jeu de la comédienne sont interactifs. Il y a cinq lieux différents mais il ne faut pas que les changements soient trop lourds afin de garder le cap des émotions. L’espace est un triangle dont le côté le plus large est face au public. La tonalité est claire, entre le gris et le blanc. Les lieux sont clairement définis dans le texte, donc Philippe Marioge et Stuart Seide ont opté pour un minimum de meuble, une table modulable en banc, un lit, etc.

Ce système simple et futé est changé à vue. Sophie-Aude Picon reste constamment sur scène, comme l’on reste constamment avec le poids de nos émotions et de nos chaînes psychologiques. L’habilleuse vient sur le plateau afin que Sophie-Aude endosse les vêtements de circonstance que porte May, un coup de peigne, un peu de blush, car on ne s’habille pas pareil si on va voir son père ou son amant. La comédienne, toute en concentration, en émotion diverse, joue comme une funambule, le regard et l’aide de l’habilleuse, sont comme les balanciers qu’utilisent les funambules pour ne pas tomber dans le vide car le rôle de May est tout en circonvolutions, en trappe, en passage secret, en non-dits. Elle est magnifique ! La dernière scène décontenance toute l’assistance. Stuart Seide est un ouvreur d’esprit, et un merveilleux directeur d’acteur. Ce spectacle n’est pas un spectacle confortable où l’on vous sert la soupe, mais un spectacle subtil, d’une froide élégance et qui vous donne envie de lire le texte de cette écossaise qui sait si bien dire l’indicible.

Fractures (Strangers, Babies) de Linda McLean. Texte français Blandine Pélissier, Sarah Vermande. Mise en scène Stuart Seide
Avec Éric Castex, Bernard Ferreira, Maxime Guyon, Jonathan Heckel, Sophie-Aude Picon, Alain Rimoux
Texte édité aux éditions Théâtre Ouvert /Tapuscrit
Création en France au Théâtre du Nord-Idéal-Tourcoing jusqu’au 14 février.
Théâtre Ouvert 4 bis, cité Véron 75018 Paris du 20 mars au 13 Avril
www.theatre-ouvert.net tél : 01 42 55 55 50

Crédit photo : © F. Iovino

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