Accueil > DIE STUMME SERENADE de Erich Wolfgang Korngold

Critiques / Opéra & Classique

DIE STUMME SERENADE de Erich Wolfgang Korngold

par Caroline Alexander

Un délicieux parfum de cabaret

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Comme chaque été, la Dutch National Opera Academy, centre de formation de l’art lyrique des Pays-Bas que dirige Alexander Oliver, a présenté sa dernière production dans le cadre du Festival Muziek Zomer, événement musical de la région du Gelderland au sud-est d’Amsterdam.

Après Le Nozze di Figaro, l’été dernier, magiquement ressuscité dans l’étrange cathédrale de béton de Radio Kootwijk (voir WT 3828 du 20 août 2013), c’est à un tout autre registre que la jeune équipe de chanteurs et de musiciens a donné vie, humour et musicalité. Un choix insolite dans un lieu insolite. Une « opérette » de Korngold, compositeur peu connu du grand public, dans un ancien ciné caf’conc de Arnhem. Le public pourtant est accouru. Et est reparti, comblé.

Die Stumme Serenade (La sérénade muette) de Erich Wolfgang Korngold (1897-1957), œuvre tardive, joyeusement hybride du compositeur autrichien réfugié à Los Angeles dès 1935 pour cause de racisme antijuif décrété par le régime nazi, s’ébroua joyeusement dans les volutes art déco du Louxor Live, un ancien cinéma devenu « temple-pop » (sic) et transformé pour l’occasion en cabaret des années vingt et trente berlinois. L’époque où Korngold représentait l’un des phares de la création musicale en Autriche et en Allemagne, grâce notamment à son premier opéra Die tote Stadt (La ville morte, d’après G. Rodenbach), chef d’œuvre composé à l’âge de 23 ans et régulièrement rejoué sur les scènes lyriques depuis une dizaine d’années (voir WT 2038 et2334).

La grande musique de films

Car Korngold comme beaucoup de ses contemporains classés « dégénérés » par le Troisième Reich (Hindemith, Shreker, Weill, Zemlinsky, Schönberg, Webern, Eisler, Ullmann parmi une centaine d’autres…) connut une deuxième période de purgatoire après la seconde guerre mondiale (sa musique n’était plus à la mode) avant de reprendre le chemin des orchestres pour que revive l’ample répertoire de ses musiques de chambre, musiques symphoniques et lyriques. A Hollywood dès 1934, Korngold inventa pour ainsi dire la vraie, la grande musique de films, il en composa une vingtaine, toutes entrées dans les annales et les légendes du cinéma. Début juillet c’est à Marseille que fut enfin exhumé et recréé Die Kathrin, son ultime opéra (voir WT 4204du 14 juillet 2014)

A Arnhem, Die Stumme Serenade/La sérénade muette lancée en 1951 relève d’une mosaïque de genres où se croisent l’opéra-comique avec ses intermèdes parlés, l’opérette à la française, le « musical » à l’américaine, le cabaret et la grosse farce carnavalesque. Sur un livret loufoque de Victor Clément, Korngold a brodé des musiques à chanter, à danser à rêver, imprégnées des sons et des formes où l’on reconnaît les marques de quelques illustres contemporains, le Richard Strauss de Capriccio et du Chevalier à la Rose, le Francis Poulenc des Mamelles de Tirésias, les marches ironiques de Kurt Weill, le jazz, le tango. Et Mozart en filigrane. Sa Sérénade muette parle en fait tous les langages de la musique connus au 20ème siècle. Pour en rire et en sourire avec des pointes de nostalgie.

Naples de mascarade

Korngold et Clément nous emmène à Naples, un Naples de mascarade où règne un petit chef braillard qui se croit grand. Silvia, cantatrice, la diva, un rien somnambule se souvient de l’étreinte qu’un inconnu est venu lui prodiguer en pleine nuit. Le chef de la police soupçonne Andréa Coclé, grand faiseur de haute couture et séducteur patenté, auteur du baiser volé. Mais il recherche aussi le voyou qui a placé, au même moment, une bombe sous le lit du vilain despote. Les deux crimes en un seul homme feraient l’affaire du flic et arrondiraient sa prochaine retraite. La grâce du roi serait accordée à celui qui reconnaîtrait les deux crimes, promet-il. Fou d’amour pour la diva, Coclé se déclare coupable, et Silvia est prête à tout pour retrouver le fugitif amant d’un instant nocturne. Imbroglios en cascades et rebondissements abracadabrants, le livret et ses dialogues ont un goût de farce et attrapes pour potaches mitonnant une revue de fin d’année scolaire.

Au fond de la salle aux enluminures crémeuses, un bar sous lequel sont casés les huit instrumentistes de l’ensemble NJO (pianos, célesta, violons, violoncelle, flûte, clarinette, xylophone, percussions). Des tables rondes garnies de petites lampes sont posées de part et d’autre d’un podium pour défilé de mode. Un verre de vin blanc est offert par des serveuses en robes noires et tabliers blancs, l’ambiance cabaret est joliment reconstituée par le metteur en scène Marc Krone et son décorateur Fer Schmidt. Les serveuses d’accueil vont changer d’identités via leurs costumes, amies, confidentes, danseuses et mannequins chics virevoltant en délicieuses robes d’époque (belle réussite pour les costumes de Marrit van der Burgt, les coiffures- de Jan Ruedisueli et les lumières cocasses de Alex Brok). Les intrigues filent le train aux quiproquos, pas un temps mort les battues tantôt finaudes, tantôt d’enfer du chef Etienne Siebens alternent avec des plages ouvertes aux soupirs amoureux. Et il y en de douces et sensuelles qui continuent de valser dans les oreilles : « Mein Herz in die Nacht… » « Schönste Nacht » « ich habe mich so verliebt ».

Charlotte Janssen diva pulpeuse

A l’exception du comédien Ali Çiftesi, dans le seul rôle parlé de la distribution, qui compose un irrésistible tyran-pantin pétaradant ses humeurs à la façon de quelques politiciens connus, les interprètes, élèves et stagiaires de la Dutch National Opera Academy, ont tous moins de trente ans d’âge. Et des voix prometteuses finement alliées à des talents d’acteurs. En tête Charlotte Janssen – qui fut la Marcelline pétulante des Nozze di Figaro 2013, ici diva pulpeuse à l’œil coquin et au timbre de soprano lumineux, surfe en grâce souriante des aigus pointus aux graves nocturnes. Car Korngold, même dans ce registre de divertissement, exige des voix formées pour le grand opéra. Autres revenants de la production de Radio Kootwijk, le baryton mexicain Emmanuell Franco quitte le sérieux du comte mozartien pour endosser les ahurissements amoureux du tailleur pour dames d’une voix aux rondeurs lisses et au jeu clownesque. Vincent Spoeltman, ex-Figaro des Noces, silhouette longiligne, haute carrure, diction impeccable et clarté vocale, est tout à tour meneur de jeu, flic pervers et juge pète sec. Le jeune ténor Christof Laceulle campe avec malice un journaliste en quête de scoop. Lilian Farahani, entre autres personnages vif argent, lui livre ses rêves de comédienne avec aplomb, humour et une voix d’une souplesse rare. Une révélation. L’ensemble des mannequins et suivantes défendent leurs petits rôles en vivacité, tous et toutes servent en rythmes voltigeurs la chorégraphie « d’époque » d’André de Jong.

Après Arnhem, le spectacle sera présenté à Berlin. Si vous êtes berlinois ou de passage, ne le manquez pas !

Die Stumme Serenade (La sérénade muette) de Erich Wolfgang Korngold, livret de Victor Clément. Orchestre de la NJO, direction Etienne Siebens, mis en scène Marc Krone, chorégraphie André de Jong, décors Fer Smidt, lumières Alex Brok, costumes Marrit van der Burgt. Avec les élèves et stagiaires de la DNOA (Dutch National Opera Academy) : Charlotte Janssen (et Zinzi Frohwein en alternance), Amy Egbers, Lilian Farahani (et Anastasia Kutina en alternance), Merlijn Runia, Wendeline van Houten, Saskia Voorbach, Anne-Marijn Smulders, Emmanuel Franco (et Clément Dionet en alternance), Christof Laceulle, Vincent Spoeltman, Ali Çiftes i.

Arnhem – Louxor Live du 2 au 10 août 2014
Berlin – Admiral Palast le 13 août 2014
www.muziekzomer.nlwww.opera-academy.nl

Photos Coco Duivenvoorde

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.