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Critiques / Opéra & Classique

LE NOZZE DI FIGARO de Wolfgang Amadeus Mozart et Lorenzo Da Ponte

par Caroline Alexander

Quand la magie d’un lieu se fond dans la magie de la musique

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Dans un lieu improbable – une cathédrale de béton isolée dans des landes hollandaises – Le Nozze di Figaro/ Les Noces de Figaro ont trouvé, comme par miracle, un espace de rêve taillé aux mesures des heures de cette « folle journée » que Mozart et Da Ponte ont puisée dans Le Mariage de Figaro de Beaumarchais. Une sorte de tour de magie opéré par leur metteur en scène Alexander Oliver, directeur de la Dutch National Opera Academy, l’école de référence pour la formation de l’art lyrique des Pays-Bas.

Traditionnellement cette école propose chaque année, une à deux œuvres du répertoire entièrement réalisées – chanteurs, orchestre, décors costumes, lumières – par des artistes en devenir professionnel. Comme ce Rossini rare et savoureux – Il Signor Bruschino présenté il y a deux ans par Oliver et son équipe (voir WT 2934 du 9 septembre 2011). Le choix de l’été 2013 s’est porté sur l’un des chefs d’œuvre de Mozart dans un environnement inespéré.

Une cathédrale de béton gris

Au cœur du pays, au sud est d’Amsterdam, au sortir d’une forêt à 15 km de la ville d’Apeldoorn, se niche un village au nom singulier de Radio Kootwijk. Une très ancienne station de radio, construite en 1901, à la naissance des procédés modernes de communications, a légué son nom au minuscule hameau qui s’est accroché à ses flancs. Cette cathédrale de béton gris, noircie par les vents et les pluies, aux couleurs de bunker et aux dimensions de basilique connut un destin historique durant la deuxième guerre mondiale. Les satellites, techniques et nouvelles technologies ont rendu ses activités obsolètes, et, depuis quelques années il sert de point de chute à diverses manifestations, notamment des concerts organisés par le festival estival local Muziekzomer. Pour la première fois la production d’un opéra s’inscrit dans ses murs. La réussite fait chavirer les sens.

De l’aube blanche à la nuit bleue en passant par les ors du crépuscule

A l’intérieur du bâtiment une immense salle voûtée s’orne d’un sol carrelé noir et blanc de style art déco et abrite une série de gradins pour quelques 500 spectateurs. Des balcons, mezzanines, portes dérobées et escaliers ont font le tour. De gigantesques vitraux plongent sur le paysage des landes et diffusent la clarté du jour. C’est la découverte de cette architecture hors normes qui donna à Alexander Oliver l’idée, la folle envie plutôt, d’y faire revivre comme en direct la journée de ces noces mozartiennes, de l’aube blanche à la nuit bleue en passant par les ors du crépuscule.

En connivence avec la féerie de ce lieu d’exception, il réalisa un petit transfert dans le temps faisant glisser les aventures amoureuses de cet opéra créé en 1786, alors que l’air vibrait déjà des remous d’une révolution française à venir, aux années 1910-1914 elles aussi annonciatrices d’une guerre. Noirs, blancs, gris, les éléments de décors et les élégants costumes (Dieuweke van Reij) sont en accord parfait avec la nature de l’endroit et la conception de la mise en scène.

Aux pieds des gradins, à même le sol qui sert de scène, les musiciens du NJO (Nederkandse Orkest en Ensemble Academie, centre de formation pour jeunes instrumentistes) ont posé leurs instruments convertis en instruments baroques grâce notamment à des cordes en boyaux et à des archets à l’ancienne. A 22/23 ans, leur moyenne d’âge, ils les apprivoisent avec un enthousiasme contagieux. Grâce aux battues légères, précises, et à l’attention quasiment méticuleuse que leur porte leur chef Richard Egarr, ils réussissent – malgré une acoustique aléatoire -, à faire planer un esprit divinement mozartien.

Du jamais vu, jamais vécu

Sur l’ouverture, une escouade de servantes en robes noires, tabliers blancs et coiffes de dentelles tirent les rideaux des fenêtres latérales. Il est 19h45 et, en ce début du mois d’août, la lumière diffuse encore des rayons de plein jour. Dunes de sables, touffe de bruyère, landes herbues se profilent à l’horizon. Il faut attendre le deuxième acte, une heure plus tard, quand la comtesse entame son premier grand air pour que s’ouvre l’immense rideau central découvrant un paysage d’une beauté à couper le souffle. Dans sa fuite éperdue Cherubino saute par la fenêtre, une vraie fenêtre, un vrai saut dans la lande... Du jamais vu, du jamais vécu.

21h30 : le soleil se couche, le paysage se dore, Marcellina fait des siennes pour épouser Figaro. Suzanne et la comtesse complotent pour jouer un tour au comte. 22h15, après l’entracte, une nuit brumeuse s’est installée, des lumières bleutées arrosent les fumigènes qui ouatent l’air. Les éclairages superbes sont signés Alex Brok.

Astuces et trouvailles se font la course à l’humour

Astuces et trouvailles se font une course à l’humour. Quand Figaro, se souvenant de son ancien métier (voir Le Barbier de Séville) coupe les cheveux de Cherubino pour que sa coiffure soit conforme à son uniforme de poilu car le jaloux Almaviva a décidé de l’envoyer à la guerre. Basilio change de robe, et, de maître de musique, devient un curé de village en soutane qui remplit ses offices avec une charge de dérision hilarante.

La moyenne d’âge des chanteurs est comparable à celle des musiciens : 23/24 ans. Ils sont en première ou seconde année de leur formation à l’académie. Alexander Oliver est leur prof et mentor, celui les encourage et leur distille l’ivresse du chant, le plaisir du jeu. Il est un directeur d’acteur juste et chaleureux comme il y en a peu.

Avec lui les garçons s’investissent avec ardeur et. polissent leurs timbres souvent encore verts. Les distributions sont doubles pour permettre au plus grand nombre de se produire et de concourir. En comte, Emmanuel Franco et Lukas Zeman rivalisent d’autorité juvénile, Figaro passe de la haute stature Vincent Spoeltman – aux aigus mal assurés – à la malice joyeuse de Michael Wilmering, débutant de 22 ans à peine, et débordant d’énergie prometteuse. Gevorg Hakobjan compose un Basilio complètement frappadingue dans sa soutane

Les femmes mènent la barque

Mais ce sont les femmes qui mènent la barque. Marcelline – Charlotte Janssen, comédienne pétulante, voix souple, projection impeccable – se prend même pour une suffragette et exige, banderole à l’appui, le droit de vote pour les femmes. Timbre ferme et coloré on l’imagine en héroïne verdienne. La parisienne Judith Fa est une Suzanne longiligne au tempérament vif et aux aigus satinés, son grand air « un moto di gioia » s’envole comme une caresse. Myriam Arbouz, mezzo soprano venue de Bretagne, compose un Cherubino au timbre charnu et au jeu délicieusement coquin. Fille du cru hollandais, Florieke Beelen, qui joue le même personnage en alternance lui confère moins de naïve drôlerie mais plus de puissance. Exquise, vif argent et timbre lumineux Elsa Benoît campe une Barberine mutine et délurée.

Ella Rombouts est l’une des deux comtesses. Une présence, du coffre, de l’autorité et du charme, elle pourrait plus tard se muer en wagnérienne de classe.

Louise Kwong, une révélation en quatre syllabe

L’autre comtesse, Louise Kwong, 24 ans et quelques jours, chinoise née à Hong-Kong apporte le choc dont on rêve à chaque audition de jeunes chanteurs. Un port de reine sans une once d’ostentation, une silhouette de poupée de porcelaine, un visage lumineux, une présence magnétique et une voix qui dès la première mesure vous cloue sur place. De « Porgi amor » à l’acte deux à « Dove sono », à l’acte quatre, ses deux grandes arias, elle laisse filer, sans avoir l’air d’y toucher, sans effort apparent, une sonorité aérienne et veloutée, maintenant un legato d’un équilibre parfait. On pense au timbre crémeux de Renée Fleming, à l’élégance fruitée de Margaret Price. Une révélation, quatre syllabes à retenir : Louise Kwong.

Le Nozze di Figaro de Wolfgang Amadeus Mozart, livret de Lorenzo Da Ponte d’après Le Mariage de Figaro de Beaumarchais , orchestre NJO/Nederlandse Orkest-en Ensemble Academie, direction Richard Egarr, chœur du Conservatoire d’Amsterdam et du Conservatoire Royal de La Haye, mise en scène Alexander Oliver, conception Alexander Oliver et Floris Visser, décors et costumes Dieuweke van Reij, lumières Alex Brok, solistes du Dutch National Opera Academy : en alternance, Almaviva-Emmanuel Franco/Lukas Zeman, la comtesse-Louise Kwong/Ella Rombouts, Figaro-Vincent Spoeltman/Michael Wilmering, Susanna-Judith Fa/Hannah Bradbury/Elsa Benoit, Cherubino-Myriam Arbouz/Florieke Beelen, Marcellina-Charlotte Janssen, Bartolo-Andreas Goetze/Dody Soetanto, Basilio et Don Curzio-Gevorg Hakobjan, Barbarina-Judith Fa/Hannah Bradbury/Elsa Benoit, Antonio-Dody Soetanto/Andreas Goetz .

Radio Kootwijk au Pays-Bas du 3 au 10 août 1013

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