Sequenze de Luciano Berio et Orgia d’Hèctor Parra à la Cité de la Musique le 22 novembre
Beau doublé
L’Ensemble Intercontemporain livre cinq Sequenze de Luciano Berio suivies de l’opéra Orgia d’Hèctor Parra dans une interprétation idoine mise en scène avec justesse.
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- 24 novembre 2025
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L’OPÉRA ORGIA EST DONNÉ en création française, après avoir été créé en juin 2023 à Bilbao. Son compositeur, Hèctor Parra (né en 1976 à Barcelone), s’est établi à Paris, combinant la double nationalité, espagnole et depuis 2015 française, auteur de nombre de partitions dont des opéras bien reçus. La mise en scène comme le livret d’Orgia, son dernier opéra, reviennent à son compatriote espagnol Calixto Bieito, avec qui il avait déjà collaboré auparavant (également directeur artistique du Teatro Arriaga de Bilbao où l’œuvre fut créée dans sa mise en scène). Pour le livret (en italien), Bieito s’appuie sur la tragédie éponyme de Pier Paolo Pasolini (écrite pour le théâtre en 1966). Il reprend le texte de Pasolini, sans en changer un mot mais avec les coupes nécessaires au développement de l’opéra (et selon les souhaits de Parra). La thématique est celle d’un rituel sadomasochiste (bien dans la veine de Pasolini, comme dans son ultime pellicule cinématographique Salò ou les 120 Journées de Sodome) qui confronte vigoureusement l’homme et la femme d’un couple, ainsi que l’intervention d’une prostituée, jusqu’au crime de leurs enfants et la mort de l’homme. Un sujet démoniaque.
La langue se fait en monologues partagés, chantés sous forme d’oratorio et parfois parlés, sans mêler les voix entre elles (et en l’absence de chœur). Assez longuet et sans réel lyrisme, même si ce chant bien monotone ne donne pas dans les dissonances. L’orchestration est, quant à elle, raffinée, avec quelques emportements, en situation avec l’action et sans jamais couvrir les voix. Le tout pour une œuvre assez attractive, dans son propos décoiffant.
Très parlant
L’interprétation est à la hauteur de l’entreprise. Pour l’occasion à la Cité de la Musique, Bieito a renoncé à tout décor (à l’inverse de ses précédentes productions de l’opéra, à Bilbao, mais aussi à Barcelone et à Peralada), hors un grand lit en fond de scène. En raison du lieu, qui n’est pas un théâtre avec sa machinerie. Toutefois, les costumes (d’Oscar Armendáriz Lucarini), assez passe-partout, sont ceux prêtés par le Teatro Arriaga de sa création. L’action n’en est pas moins incisive, sur le parterre de la salle dépourvu de ses sièges avec l’orchestre déployé aux alentours, dans des mouvements, des gestiques et des éclairages significatifs. On renoue avec le talent théâtral de Bieito (au sortir de sa production de La Walkyrie à la Bastille, que nous avions également bien appréciée, au rebours d’autres opinions). Très parlant !
La parole, et le chant, reviennent à trois interprètes qui se donnent sans compter et sans accroc (aidés cependant de petits microphones de tête, hélas !). Le baryton Leigh Melrose, très présent dans son rôle quasi principal d’Uomo (l’Homme), les sopranos Claudia Bayle (Donna, la Femme épouse) et Jenny Daviet (Ragazza, la Fille prostituée) livrent chant et texte avec allant. L’Ensemble Intercontemporain (présent pour la création à Bilbao) accompagne dans une variété de timbres propres à servir au mieux une partition d’orchestre assez éblouissante (qui serait le meilleur atout de l’œuvre, et non pas son chant). Pierre Bleuse (qui avait dirigé les représentations à Bilbao mais aussi à Barcelone) dirige avec l’engagement judicieux qui le caractérise. Et le tout finit par convaincre pleinement.
La soirée était précédée d’un concert, distribuant cinq des Sequenze de Luciano Berio (dont on célèbre le centenaire de la naissance), chacune pour solo, de voix, piano, trombone, hautbois, violon et contrebasse (dans la version pour contrebasse de Stefano Scodanibbio, créée en 2004). Ou un bel échantillon de ces quatorze Sequenze pour solistes, qui avaient occupées le compositeur pendant plus de quarante ans (de la conception en 1958 à 2002, un an avant la disparition du compositeur). Les instrumentistes solistes de l’Intercontemporain accomplissent de belles prestations dans une dextérité de mise, alors que la soprano Jenny Daviet se confirme très à son affaire dans la virtuosité vocale de sa pièce (Sequenza III). La mise en espace de Calixto Bieito joue ici de tumultueuses apparitions sous des éclairages variés et colorés. Une fois encore avec le talent qui le caractérise. Et toute la soirée s’est ainsi écoulée dans la séduction, comme un conte de fées musical.
Illustration : Leigh Melrose et Jenny Daviet dans Orgia, photo Anne-Élise Grosbois. Luca Ounissi, photo Quentin Chevrier
Luciano Berio : Sequenze. Hèctor Parra : Orgia. Leigh Melrose (baryton), Claudia Bayle (soprano) et Jenny Daviet (soprano). Mise en scène : Calixto Bieito ; costumes : Oscar Armendáriz Lucarini. Ensemble Intercontemporain, dir. Pierre Bleuse. Paris, Cité de la Musique, 22 novembre 2025.



