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Critiques / Opéra & Classique

Tel Guillaume Tell

par Christian Wasselin

On s’est précipité au Théâtre des Champs-Élysées pour entendre Guillaume Tell, le dernier et peut-être le plus rarement entendu des opéras de Rossini.

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On connaît l’itinéraire de Rossini : des farces en un acte d’abord (La scala di seta), puis une série d’opéras buffa (L’Italiana in Algeri) et seria (Otello), enfin un séjour à Paris couronné par la commande d’une partition destinée à l’Opéra, installé alors rue Le Peletier (face, pour les archéologues de la ville, au restaurant Le petit riche) : ce sera Guillaume Tell. Rossini est à un tournant de sa carrière : il a inventé un style irrésistible, mais à Paris un genre se met en place, qu’on appellera le « grand opéra » et qu’illustreront Meyerbeer (Robert le diable) et Halévy (La Juive).

La pension qu’offre Charles X à Rossini va se révéler être un piège : obligé d’écrire un opéra de vastes dimensions sur un livret français (alors qu’il a écrit en 1825 un bijou irrévérencieux pour le Théâtre-Italien, Il viaggio a Reims), le musicien va forcer sa nature. Certes, il a maintes fois traité des thèmes tragiques (Semiramide) ; certes, il a adapté deux de ses opéras italiens à la scène française (Moïse, Le Siège de Corinthe) ; mais cette fois il s’agit de faire du neuf. Et d’abord de s’appuyer sur un livret signé Étienne de Jouy et Hippolyte Bis, saturé de poncifs et de rimes convenues qui seront la spécialité d’un Scribe. Un livret qui plombe l’inspiration de Rossini et l’oblige à se glisser dans des formes solennelles, lui dont les qualités premières étaient, jusqu’à cette époque, la légèreté, la célérité, la prodigalité, même dans un ouvrage dramatique comme Tancredi. Un livret n’est pas qu’une histoire, en l’occurrence celle de la Suisse oppressée par les Habsbourg – au fait, l’indépendance nationale est-elle nécessairement promesse de liberté ? –, ou une suite de paroles ; c’est une couleur, bien sûr, c’est aussi une structure, une manière de rythmer le temps qui nécessairement informe la musique. Et celle de Rossini perd ici en dynamisme et en espièglerie ce qu’elle gagne en gravité.

Premier degré

De même l’orchestre : vif et turbulent chez le Rossini italien, il s’enfle avec Guillaume Tell aux proportions de l’épopée. La célébrissime ouverture est à l’image de la partition tout entière : elle hésite entre la poésie et le spectaculaire, elle commence par un récitatif attendri du violoncelle et s’achève par un galop bien mené mais sans surprise.

Malgré toutes ces contraintes et toutes ces contradictions, Rossini réussit malgré tout une manière de chef d’œuvre. S’il n’a rien à proprement parler d’un opéra jaillissant, Guillaume Tell a pour lui l’inspiration mélodique et une certaine simplicité, deux qualités qu’on chercherait en vain chez un Meyerbeer. On peut se lasser des appels martiaux à la guerre, le poing levé (« Des armes ! », « Vengeance ! »), mais le chœur final (« Liberté, redescends des yeux ») est d’une belle ferveur. Les finales n’ont pas la faconde de celui du premier acte du Barbiere di Siviglia, mais ils sont portés par une belle éloquence.

Pour défendre cette musique, il faut réunir une distribution abondante, capable d’affronter un orchestre copieux et une écriture vocale très exigeante. Conditions qui expliquent en partie le peu d’occasions que nous avons d’écouter Guillaume Tell. Le concert du Théâtre des Champs-Élysées (qui décidément nous comble, depuis quelques mois, de réjouissances rossiniennes), dans la série des Grandes voix, était proposé dans la foulée de trois représentations données à l’Opéra de Monte-Carlo ; d’où une version de concert animée, chantée par cœur, sans partition, les interprètes évoluant à l’avant-scène en se souvenant des indications de Jean-Louis Grinda qui signait le spectacle monégasque. A moins qu’ils se soient contenté d’utiliser quelques clichés (dans les gestes, les regards, les déplacements) pour fixer les situations dans l’esprit du public. Démarche au premier degré qui correspond en fin de compte à l’ouvrage, où les personnages sont tout d’une pièce, alors que l’humour et l’esprit allusif font partie, ailleurs, de l’esthétique de Rossini.

Annick Massis sur les cimes

De la distribution, on retiendra les prestations irréprochables de quelques chanteurs qui ne déçoivent jamais (Nicolas Courjal, Nicolas Cavallier), et on soulignera la solidité de Nicola Alaimo, qui met beaucoup d’humanité dans sa belle voix sombre, articule le français avec naturel et campe un Guillaume Tell au moins aussi mélancolique qu’il est héroïque. Le cas de Celso Albelo, dans le rôle éprouvant d’Arnold, est plus ambigu. Sa diction est imparfaite, ses aigus sont tirés (ils sont moins criés cependant que ceux de Mikeldi Atxalandabaso, qu’on aimerait plus élégiaque dans sa barcarolle du premier acte) ; on le sent peu à l’aise dans son premier duo avec Annick Massis, mais peu à peu il prend de l’assurance et trouve des ressources insoupçonnées au moment de son air « Asile héréditaire ».

La distribution est toutefois dominée de très haut par Annick Massis. La fermeté de la ligne, le contrôle du vibrato, la maîtrise de la dynamique dans l’aigu, l’aisance dans les ornements (car c’est à Mathilde que Rossini a confié le rôle qui se souvient le plus du bel canto) sont ici confondants. Dès sa première scène, quand elle avoue son désir brûlant de revoir Arnold tout en se défendant de le vouloir, tout est là : le personnage et la voix, l’élégance et la présence souveraine. Comme l’écrit Berlioz, « c’est bien là une passion contenue et cette agitation fébrile qui fait battre le cœur d’une jeune fille obligée de cacher son amour ». Si nous insistons sur ce moment, c’est que celui-ci fait basculer tout à coup la soirée.

Renforcés par celui de l’Opéra de Nice, le Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo chante avec vaillance, cependant que l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, peut-être un peu trop fourni (mais, encore une fois, Rossini a écrit sa partition pour le vaste orchestre de l’Opéra de Paris), s’engage avec un bel enthousiasme. Gianluigi Gelmetti a effectué plusieurs coupures (une partie des ballets, ainsi que les quelques mesures de la mort de Gesler, semble-t-il), ce qui n’est jamais légitime, mais il dirige en connaisseur et a l’intelligence d’installer les premiers violons face aux seconds, ce qui donne un équilibre naturel à l’orchestre. On lui pardonnera quelques accords un peu trop marqués dans les récitatifs, surtout au premier acte, tant les progressions dans les ensembles sont menés avec précision.

Prochain rendez-vous avec Rossini au Théâtre des Champs-Élysées : L’occasione fa il ladro, le vendredi 13 février à 20h, sous la direction d’Enrique Mazzola.

photo : Annick Massis (Ugolini).

Rossini : Guillaume Tell. Nicola Alaimo (Guillaume), Élodie Méchain (Hedwige), Julia Novikova (Jemmy), Annick Massis (Mathilde), Celso Albelo (Arnold), Patrick Bolleire (Melchtal), Nicolas Cavallier (Walter Furst), Nicolas Courjal (Gesler), Alain Gabriel (Rodolphe), Philippe Ermelier (Leuthold), Mikeldi Atxalandabaso (Ruodi). Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo, Chœur de l’Opéra de Nice, Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, dir. Gianluigi Gelmetti. Théâtre des Champs-Élysées, 31 janvier 2015.

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