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Critiques / Opéra & Classique

Rossini, l’Italienne et l’échelle

par Christian Wasselin

Deux concerts au Théâtre des Champs-Élysées viennent étoffer un festival Rossini déjà fort réjouissant.

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Marie-Nicole Lemieux est une chanteuse de tempérament. Après sa prestation très concentrée dans le rôle de Tancredi, on aurait pu imaginer qu’une version de concert de L’Italiana in Algeri soit l’occasion pour elle de composer une Isabella déboutonnée, d’accentuer le côté buffa de l’ouvrage, bref d’en faire trop. Or, il n’en est rien. Au meilleur de sa forme, Marie-Nicole Lemieux maîtrise toutes les ressources de son art, joue de son vibrato avec une aisance confondante, assombrit sa voix aussi vivement qu’elle fermerait les yeux, fait éclater ses aigus comme des gerbes. Il y a une telle générosité chez cette artiste que c’est elle avant tout qu’on retiendra de cette Italiana in Algeri donnée au Théâtre des Champs-Élysées dans la foulée des représentations d’Otello, du Barbiere di Siviglia et de Tancredi.

Elle, mais aussi sir Roger Norrington, l’un des chefs qui ont le plus apporté à l’histoire de l’interprétation, ces dernières décennies, on l’a dit récemment dans ces colonnes. Quel contraste avec la baguette alanguie et amollie de Riccardo Frizza dans le même ouvrage, en avril dernier, au Palais Garnier ! L’Ensemble vocal Aedes chante ici d’une seule et même voix, et l’Orchestre de chambre de Paris crépite de tous ses feux, avec son hautbois malicieux, sa flûte gourmande et volubile, et cette paire de cymbales à la sonorité singulière qui d’un seul éclat réveille l’Orient des contes. Car il y a une part immense de nostalgie dans la verve même de L’Italiana, qui est tout entière un hommage à une forme d’art aristocratique, à une légèreté perdue. En 1813, le poids des révolutions et des guerres napoléoniennes, mais aussi la révolution industrielle naissante commencent à marquer les esprits, et Rossini continue de clamer son bonheur de créer et de chanter. Il rappelle aux bourgeois des temps nouveaux que la comédie et la beauté n’ont rien d’antinomiques, au contraire. A tous les amateurs des bouffonneries d’Offenbach, on aimerait recommander d’écouter le finale du premier acte de L’Italiana  : ils se rendraient compte où se loge la vraie folie en musique.

Une telle partition, évidemment, exige des interprètes hors pair. On applaudira Nicolas Cavallier, qui n’est peut-être pas un Mustafa-né mais qui se tire avec les honneurs des ornements redoutables de son rôle de basse colorature. Un mot également sur Omo Bello, qui chante Elvira : comme on est frustré de l’entendre aussi peu ! On reste étonné que Rossini, même pris par le temps (il a composé son Italiana en vingt-sept jours !) n’ait pas écrit un seul air pour ce personnage de femme répudiée qui n’intervient que dans les ensembles (ni d’ailleurs pour Zulma). Même Haly chante ici son air, tout comme Berta a droit au sien dans le Barbiere  !

Différence d’échelle

On oubliera vite en revanche Antonino Siragusa, certes moins insupportable qu’au Palais Garnier où il était déjà Lindoro, mais aussi pauvrement stylé que dans Tancredi. Quel contraste avec le timbre et l’aisance d’un Bogdan Mihai, trois jours plus tard, dans La scala di seta  ! Voilà un ténor comme on les aime, suave sans afféterie, vaillant sans s’égosiller, rompu à toutes les trappes de ce répertoire. La Scala di seta n’est toutefois qu’une farce comique ; pleine d’invention, certes, mais d’une ampleur limitée. On a le vertige à penser qu’une année seulement sépare Tancredi et L’Italiana in Algeri (1813) de La scala di seta, qui a encore tout d’une esquisse si on la compare aux deux partitions précédentes : chaque personnage de ce vaudeville se conforme à l’archétype qu’il figure (le tuteur, la jeune espiègle, le promis benêt, la cousine idiote, etc.) et les rôles, tant dramatiquement que musicalement, sont peu développés. On a le temps, essentiellement, outre Bogdan Mihai, d’apprécier les qualités d’Irina Dubrovskaya (qui remplaçait Désirée Rancatore dans le rôle de Giulia), à la technique impeccable mais au chant peu expressif, et de Christian Senn (Germano), qui incarne un valet plein d’initiative mais maladroit, comme une esquisse bancale de Figaro.

A la tête de l’Orchestre national d’Îe-de-France, Enrique Mazzola montre une nouvelle fois, après Tancredi, l’empathie qu’il éprouve envers la musique de Rossini dont il souligne toute l’invention (les cordes crissantes pendant l’air de Lucilla, l’accompagnement ostinato qui se délite peu à peu quand Germano s’endort, avec ses griffures des bois) mais sans attendre à la finesse aérienne d’un Norrington. Un mot également pour dire que ces versions de concert, animées d’un ou deux accessoires et habitées par une vraie complicité entre tous les interprètes, du chef au continuo, valent plus que bien des mises en scène à l’épuisante vanité.

Illustration : Rossini en 1820 (Creative commons/dr)

Rossini : L’Italiana in Algeri. Marie-Nicole Lemieux (Isabella), Nicolas Cavallier (Mustafa), Antonino Siragusa (Lindoro), Omo Bello (Elvira), Sophie van de Woestyne (Zulma), Nigel Smith (Taddeo), Nicolas Rigas (Haly) ; Ensemble vocal Aedes, Orchestre de chambre de Paris, dir. Sir Roger Norrington. Théâtre des Champs-Élysées, 10 juin 2014.
La scala di seta. Irina Dubrovskaya (Giulia), Bogdan Mihai (Dorvil), Christian Senn (Germano), Rodion Pogossov (Blansac), Carine Séchaye (Lucilla), Enrico Casari (Dormont) ; Orchestre national d’Île-de-France, dir. Enrique Mazzola. Théâtre des Champs-Élysées, 13 juin 2014.

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