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Critiques / Opéra & Classique

OTELLO de Gioacchino Rossini

par Caroline Alexander

Pour Cecilia Bartoli et sa belle équipe

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Le Festival Rossini du Théâtre des Champs Elysées a démarré sur un double événement : la production du rare Otello de Rossini et la présence, dans le rôle de Desdémone, de Cecilia Bartoli, cantatrice star, seule dans le domaine de la musique dite classique dont les ventes de disques peuvent rivaliser avec celle des vedettes de variétés. Cecilia Bartoli, mezzo- soprano virtuose, fouineuse de répertoire n’avait plus été vue sur une scène d’opéra à Paris depuis un Cherubino des Noces de Figaro chanté il y plus de vingt ans.

Elle donc Desdémone, l’épouse secrète du Maure de Venise, Otello, l’Africain qui a mis les Turcs en déroute et elle émeut parfois jusqu’aux larmes, tant par sa voix aux roucoulades ciselées que par la flamme de son jeu. Cecilia Bartoli ne joue pas Desdémone, elle la vit.

Il est vrai que Rossini et Francesco Berio di Salsa son librettiste en ont fait une femme en révolte, loin de la douce et soumise héroïne de Shakespeare. Ils ont d’ailleurs donné un sacré coup de balai à sa tragédie éponyme dont ils se sont servi comme d’un moteur (contrairement à Verdi qui 70 ans plus tard lui sera plus fidèle). Les manipulations dont est victime leur Otello ne sont plus seulement le fruit de querelles de pouvoir et de sentiments, elles prennent un caractère social qui, à l’époque de la création de l’œuvre, en 1816, n’était pas monnaie courante. Otello pour eux est rejeté à cause de ses origines, de la couleur de sa peau. D’une certaine façon Rossini invente le concept du racisme sur une scène d’opéra. Et c’est nouveau. Tout comme le personnage d’Elmiro, le père de Desdémone, politicien avide de pouvoir qui décide d’offrir la main de sa fille à son soupirant Roderigo pour asseoir son autorité dans Venise. Iago est fidèle à son modèle, filou pervers prêt à tout y compris au pire.

Moshe Leiser et Patrice Caurier ont axé leur mise en scène autour de ce racisme latent qui n’a rien perdu de sa force ni de son actualité. Ils posent l’histoire et ses intrigues dans une Italie des années soixante du dernier siècle, où les préjugés de la grande bourgeoisie et les luttes de pouvoir, éternelles vicissitudes humaines, ont toujours cours. La victoire d’Otello est fêtée dans les salons d’un probable ministère qu’éclaire un immense lustre en verre de Murano. La réception se déroule derrière une porte lambrissée et quand un serviteur noir veut la franchir avec des petits fours, le majordome lui arrache son plateau et pénètre à sa place dans les lieux de la fête. Otello vit dans un palais aux murs décrépis, ses serviteurs portent la calotte des musulmans…

Les transpositions dans le temps et l’espace sont monnaie courante depuis des décennies, pas toujours justifiées si ce n’est par la recherche d’un effet choc. Leiser et Caurier ne travaillent pas sur ce fil, leur analyse est sobre et cohérente. On y croit, comme dans nombre de leurs mises en scène et l’on se demande pourquoi ces deux-là, sollicités dans bien des capitales d’Europe (tout comme à Angers-Nantes Opéra) sont si peu présents sur les scènes parisiennes.

On retrouve avec bonheur dans ce 19ème opéra de Rossini, composé à l’aube de sa maturité – il avait commencé si jeune ! – toutes les vertus de sa virtuosité, de ses couleurs en arc en ciel sonore au service cette fois d’un opera seria rompant avec les gags et joyeusetés de ses perles bouffes. Avec toujours des exigences vocales ardues. Pas moins de trois ténors pour trois rôles de premier plan. John Osborn en Otello peine au premier acte à imposer son timbre de barytenor avec un medium terne et des aigus hurlés. Mais il prend peu à peu de l’assurance, du mordant et de l’énergie jusqu’à devenir tout à fait convainquant, voire émouvant. L’Uruguayen Edgardo Rocha offre à Rodrigo sa fougue juvénile, sa présence frémissante et sa voix toute en lumière. A l’opposé de celle de Barry Banks, plus serrée, plus acide en parfaite adéquation avec le traître Iago. Peter Kálmán, baryton hongrois, est Elmiro, le père de Desdémone, despote aux éclats sombres et à l’autorité en dérive. Emilia, la suivante, devient chez Rossini, la confidente, l’amie de cœur et Liliana Nikiteanu, mezzo venue de Roumanie lui apporte fraîcheur et sincérité.

Seule réserve à cette belle performance collective, la direction d’orchestre de Jean-Christophe Spinosi qui ne réussit pas à obtenir de son ensemble Matheus la cohésion, l’éclat et les pépites de cette partition à la fois étincelante et intime.

Quant à Cécilia, « la » Bartoli, si habitée, si franche dans des aigus qui volent et qui planent haut, si vibrante dans ses coloratures taillées en fines dentelles, elle subjugue tout simplement.

Le festival se poursuivra avec, en version scénique Le Barbier de Séville (28 & 29 avril) et Tancrede (du 19 au 27 mai). L’Italienne à Alger et La scala di Seta seront présentés en version de concert (10 & 15 juin)

Otello de Gioacchino Rossini, livret de Francesco Berio di Salsa, ensemble Matheus, direction Jean-Christophe Spinosi, chœur du Théâtre des Champs Elysées, direction Gildas Pungier, mise en scène Moshe Leiser, Patrice Caurier, décors Christian Fenouillat, costumes Agostino Cavalca, lumières Christophe Forey. Avec Cecilia Bartoli, John Osborn, Edgardo Rocha, Barry Banks, Peter Kálmán, Liliana Nikiteanu, Nicola Pamio, Enguerrand de Hys .

En coproduction avec Opernhaus Zürich

Théâtre des Champs Elysées, les 7, 9, 11, 15, 17 avril à 19h30 le 13 à 17h

+33 1 (0)7 49 52 50 50 – www.theatrechampselysees.fr

Photos Vincent Pontet-Wikispectacle

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