Du 20 mai au 7 juin, du mardi au samedi 20h, dimanche 15h, Odéon –Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, 75006.
Scenes from a marriage, d’après Ingmar Bergman, adaptation, mise en scène scénographie Markus Öhrn.
Jeu de massacre pour le couple bergmanien.

C’est la spectacle qui voudrait faire le « Buzz », tant il rappelle les provocations d’antan, celles d’artistes contestataires qui pourfendaient la société de consommation et les carcans sociaux à grand renfort d’actions spectaculaires à consonances sado-masochistes ou scatologiques, d’automutilation et de cruauté. On pense à l’Actionnisme viennois ou aux délires de Burroughs. On en trouve encore des traces dans le théâtre allemand des années 1980 ou chez Angelica Liddell. Un autre bel exemple est fourni par les BD indémodables de Robert Crumb.
En matière d’hyperbole, l’esthétique de la nausée, des boyaux en liberté, et des geysers de sang ou de ketchup, le grand-guignol, la farce, le carnaval puisent leur origine dans la contestation du pouvoir et des normes.
Alors pour reprendre le flambeau, que le suédois Markus Öhrn s’en prenne à Ingmar Bergman, icône vénérée de la culture suédoise, amoureux du Concerto en la mineur de Bach, avant de liquider Strindberg peut-être, l’autre référence locale, paraît logique. Il faut bien tuer le père en même temps qu’une société où le patriarcat protestant est encore vivace. « Scènes de la vie conjugale » analyse l’hypocrisie d’une société qui vante par ailleurs l’égalité entre les sexes autant que le jeu de dépendance mutuelle d’un couple qui se veut parfaitement intégré.
Markus Öhrn cultive l’esprit et le look contestataire, sa formation de plasticien lui donne les armes pour s’attaquer à la statue du commandeur et piler en menus morceaux les Scènes de la vie conjugale. Pour ce jeu de massacre, un travail de manipulation totale de deux acteurs munis d’un masque-cagoule qui permet l’absence totale d’expression, des voix numériques manipulées (très grave pour Jean, très criarde pour Marianne) : leur reste une gestuelle hyperbolique et la manipulation des objets, les couteaux, la nourriture, des vêtements jusqu’à leurs propres boyaux ou déjections.
Le tout dans une boite clinique blanche, propre à l’observation de ces deux souris de laboratoire. Musique et vidéo, costumes, objets, matières, découpage scénique précis. L’objet est fignolé dans tous les détails, une image inversée toujours du design d’intérieur confortable à la suédoise.
Quant au fond, pas d’échappatoire, le couple hétéro sur contrat n’est plus au goût du jour, il va donc s’autodétruire avec une grandiloquence qui dure plus de deux heures, même les agonies d’opéra sont plus simples. Un jeu avec un fœtus qui devient ballon de foot et objet sexuel, intervient au bout d’une heure, moment pour une partie du public de fuir la salle tant bien que mal.
La répétition des simulations de scènes sanguinolentes ou grotesques dans un espace fermé qui fait ressortir crument les comportements des deux pantins se conçoit certes de façon symbolique. Le texte de Bergman en mettant en évidence l’incapacité du couple à sortir du regard des autres est déjà plein d’ironie, mais convertir cette ironie dans un étirement sans fin de destruction mutuelle ne peut procurer qu’ennui, et un peu de dégout non pour la forme, soigneusement élaborée dans sa laideur formelle, mais pour sa vision presque totalitaire d‘une humanité sans la moindre lumière, l’anticonformisme s’apparentant à une forme du nihilisme, pour ne pas dire de néant.
Le contraire des actes émancipateurs des contestataires du vieux monde.
Louis Juzot
Scenes from a marriage, d’après Ingmar Bergman, adaptation, mise en scène scénographie Markus Öhrn, costumes, masques, perruques Elin Maria Johansson, création son, composition Hans Appelqvist, lumières Anton Andersson, traduction Marianne Segol avec Hélène Morelli et Matthieu Perotto. Du 20 mai au 7 juin, du mardi au samedi 20h, dimanche 15h, Odéon –Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon, 75006 Tél : 01 44 85 40 40, www.theatre-odeon.eu
Crédit photo : Simon Gosselin.



