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Critiques / Opéra & Classique

Les contes d’Hoffmann de Jacques Offenbach

par Jaime Estapà i Argemí

Trois femmes dans la même femme !

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Après le grand succès obtenu avec La Fille du Régiment (voir la critique de Charles Rosenbaum du 2 mai 2008) Laurent Pelly revient au Liceu avec cette singulière production des Contes d’Hoffmann, œuvre majeure de Jacques Offenbach, seul opéra de son richissime répertoire, dit-on. Laurent Pelly a opté pour la version intégrale de Michael Kaye et Jean-Christophe Keck avec des dialogues parlés dans l’arrangement d’Agathe Mélinand. Avant cette production le Liceu avait présenté l’ouvre de Jacques Offenbach seulement 14 fois depuis 1923.

"Oui Stella ! Trois femmes dans la même femme". A chacun de décider le sens profond de l’affirmation d’Hoffmann qui ouvre la porte aux trois histoires. Le personnage central -alter ego de E.T.A. Hoffmann l’auteur-, pose la question dès le début : Olympia la poupée, Antonia la jeune fille morte d’avoir trop chanté et aimé, et la perfide Giulietta, sont-elles une seule et même femme ou bien alors trois femmes différentes ? Chaque église a ses docteurs et chacun ira de sa thèse ; Laurent Pelly ne semble pas vouloir se mêler des disputes des philosophes et c’est grâce à la simplicité (apparente) des décors signés Chantal Thomas, grâce aussi à la présence continue du personnage d’Hoffmann et des esprits malins que le metteur en scène crée le liant entre les histoires de toutes les femmes que le poète aima.
Les contes d'Hoffman de Jacques Offenbach
Chantal Thomas au sommet de son art.

Fuyant les multiples possibilités que lui offrait la pièce, Chantal Thomas a cherché la simplification des décors du début à la fin de l’opéra. Elle les a conçus sous forme modulable à partir d’éléments plus ou moins complexes qui évoluent au fil du récit, créant une trentaine de lieux différents. Dans une gamme de couleurs très limitée allant du gris au bleu nuit pour l’essentiel, ils s’inspirent du style fantastique, mélancolique, du peintre belge Léon Spilliaert (Ostende 1881- Bruxelles 1946), dont les tons clair-obscur de ses toiles confèrent aux objets et aux lieux un air fantasmagorique.

La Muse chante ses couplets initiaux sur une scène vide et obscure. Dans le prologue qui suit, la taverne de Maitre Luther nous est présentée comme une sorte de vestiaire mi-sportif, mi-scolaire, fait d’une simple rangée de patères clouées au mur, sans aucune protection particulière, comme on en voit dans certains théâtres de province où règne encore la confiance.

Le nom de la première était Olympia !

Le personnage de Cochenille clairement inspiré d’Igor –Martin Feldman, inoubliable dans le film Frankenstein Junior (Mel Brooks-1974)- atteste que le cabinet de Spalanzani, où la poupée Olympia a été fabriquée, est une réplique stylisée de celui du Dr. Frankenstein. Le cabinet est ici attenant à une sorte de studio cinématographique où la poupée est juchée à la place de la caméra sur une grue de tournage. Suivra une magnifique reconstruction de la maison d’Antonia : une chambrette où la jeune fille rêve et chante -où elle mourra aussi- se transforme -performance technique que Chantal Thomas adore et maîtrise- en une ample cage d’escalier. La méchante Giulietta habite, elle, dans un salon du style Second Empire où, allusion suspecte, les canapés oscillent au rythme de la barcarolle : on se souvient que Robert Carsen faisait danser également l’ensemble des fauteuils d’un théâtre (voir W.T. du 12 septembre 2012 l’article de Caroline Alexander).
Les contes d'Hoffman de Jacques Offenbach

Laurent Pelly a canalisé son imagination dramatique vers l’essentiel
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Aux lignes simples des décors correspondent l’économie et la sobriété des mouvements des acteurs imposées par Laurent Pelly. Il est vrai que la longueur des dialogues parlés ne facilite pas les mimiques excessives. Nathalie Dessay –pouvait-elle faire autrement avec le personnage d’Antonia ?- Laurent Naouri et le reste de la distribution s’y sont, bien entendu, totalement pliés. Dans ce monde animé par le geste simple et naturel, seul Francisco Vas –Andrès, Cochenille, Frantz, Pitichinaccio- a introduit l’excès, et cela pour notre plus grand plaisir.

Une exceptionnelle collection de voix.

On salue tout d’abord la capacité de l’ensemble des acteurs à passer du chanter au parler et vice-versa, exercice ô combien difficile.

Le public a particulièrement apprécié le travail de Michael Spires, Hoffmann, qui n’a escamoté aucune difficulté vocale. Qu’il ait été amoureux ou déçu, il s’est toujours montré vaillant et très respectueux des indications de la partition. Il a récité ses vers sans le moindre pathos, se limitant à mettre le texte bien en relief avec un timbre affiné et une émission puissante et masculine ; très à l’aise dans le registre aigu, il n’a pas rechigné à descendre vers le grave pour exprimer, désespéré, les côtés plus sombres du personnage. Laurent Naouri –Lindorf, Coppélius, Miracle et Dapertutto- a livré une succession de moments musicaux intenses, de grande hauteur artistique. Il a habité les quatre abjects personnages d’une voix à faire peur aux enfants et avec une puissance et une noirceur de timbre qui a fait hérissé les cheveux du public en plus d’une occasion. Son habillement, sa voix et sa gestuelle ont traduit de manière très (trop ?) homogène la nature unique du mal, effet sans doute imposé par Laurent Pelly que l’artiste, très capable de diversifier les effets, a accepté de bonne grâce.
Les contes d'Hoffman de Jacques Offenbach
Il est rare qu’Olympia rate ses interventions et Katleen Kim a bien réussi la sienne. Perchée sur la grue de tournage, ou glissant sur des patins à roulettes, afin qu’on ne la voie pas marcher, elle s’est exprimée de sa vox flexible et puissante, sans trop d’expression comme il convient à une poupée. Bien plus nuancées ont été les interventions de Nathalie Dessay –Antonia- qui a dit tout en délicatesse, son impérieux désir pour le chant et pour l’amour d’Hoffmann, sans pour autant faire des galipettes sur la scène comme à son habitude. Elle s’est montrée particulièrement convaincante dans les parties récitées de son rôle. La courtisane Giuglietta –Tatiana Pavlovskaya-, même trahie par son accent étranger, a réussi ce personnage énigmatique dont la brièveté de la présence sur scène, souvent, ne permet pas de faire ressortir la complexité psychologique.

Le public a aussi salué la Stella de Susana Cordón, le dynamique Crestel de Carlos Chausson –toujours très apprécié au Liceu-, la mère d’Antonia –Salomé Heller- et, bien entendu, la voix chaude de Michèle Losier en Muse/ Nicklausse, fidèles compagnons d’Hoffmann. Comme à son habitude, Francisco Vas a caractérisé bien distinctement -vocalement et dramatiquement- les quatre personnages qui lui ont échu.

L’orchestre et les chœurs, peu habitués à la musique française, ont bien relevé le défi.

Stéphane Denève a dirigé avec application, diligence et autorité l’Orchestre et le Chœur du Liceu, peu habitués à la musique française, pendant les presque quatre heures du spectacle. S’il a perdu le chœur de temps à autre, et en particulier au début de la soirée, que les responsabilités soient partagées entre lui-même, le chœur et Laurent Pelly, qui aurait fixé maladroitement la position des choristes sur la scène.

Les contes d’Hoffmann. Opéra en un prologue, trois actes et un épilogue. Livret de Jules Barbier d’après trois contes d’E.T.A. Hoffmann. Musique de Jacques Offenbach. Mise en scène de Laurent Pelly. Direction musicale de Stéphane Deneuve. Chanteurs le 7 février 2013 : Susana Cordón, Kathleen Kim, Natalie Dessay, Tatiana Pavlovskaya, Michèle Losier, Salomé Haller, Michael Spyres, Laurent Naouri, Manel Esteve Madrid, Carlos Chausson, Isaac Galán, Francisco Vas, Alex Sanmartí, Airam Hernánde z.

Coproduction du Gran Teatre del Liceu, San Francisco Opera et l’Opéra national de Lyon.

Gran Teatre del Liceu les 4, 5, 7, 11, 12, 14, 16, 17, 19, 20 et 23 février 2013
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Tél. +34 93 485 99 29 Fax +34 93 485 99 18
www.liceubarcelona.com

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2 Messages

  • Les contes d’Hoffmann de Jacques Offenbach 24 février 2013 22:06, par Hervan

    n’en déplaise au rédacteur de cet article : les voix mises à part, je n’ai pas aimé.
    je suis consterné devant la mise en scène...malheureusement en phase avec ce qui se fait actuellement.
    Que cherche-t-on ? amener un nouveau public à l’opéra, ou bien faire fuir les spectateurs ?

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    • Les contes d’Hoffmann de Jacques Offenbach 25 février 2013 20:30, par Jaime Estapà i Argemi

      Je vous remercie de votre commentaire. Je pense très souvent la même chose que vous sur bon nombre de mises en scène que l’on voit aujourd’hui. Rarement du duo Pelly-Thomas.

      Pelly-Thomas créent -grâce à la simplicité des décors mais surtour au choix des couleurs- une ambiance qui, tout en donnant aux lieux leur personnalité, unifie de façon visible l’obstination du personnage principal. En cela la fidélité à l’oeuvre est, il me semble, respectée. Certes la transformation du labo en studio, ou les gondoles en canapés peut choquer. Avouez que dans mon commentaire tout n’est pas positif.

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