Entretien avec d’Alexandra Lacroix, Directrice générale et artistique d’Angers Nantes Opéra
« L’opéra n’est pas l’endroit du divertissement, c’est un objet artistique, complexe. »
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- 11 juin
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A l’occasion de la présentation de sa première saison en qualité de Directrice générale et artistique d’Angers Nantes Opéra, Webtheatre a rencontré Alexandra Lacroix.
Webtheatre : Le ministère de la Culture a annoncé ce matin qu’Angers Nantes Opéra, avec Tours, devenait Théâtre lyrique d’intérêt national. Quelle saveur a cette nouvelle ?
Alexandra Lacroix : C’est une excellente nouvelle, qui reconnaît à la fois le projet pour les cinq prochaines années et la solidité de notre institution. Cela a représenté un an de travail et c’est désormais une responsabilité et un engagement que nous prenons vis-à-vis du Ministère, pour cinq ans. Je me suis reconnu dans le cahier des charges, notamment autour du lien avec les publics et les territoires, du soutien à la création et à l’innovation. C’est un bon signal envoyé à nos partenaires financiers, qui soutenaient cette initiative depuis longtemps.
Quelle est, à ce propos, la situation financière d’Angers Nantes Opéra ? Ce label vous sécurise-t-il budgétairement ?
Je suis forcément inquiète : la situation n’est pas propre à Angers Nantes Opéra, c’est un contexte difficile pour tout le monde et je crois que nous devons porter le combat collectivement, mutualiser. C’est l’une des raisons de mon engagement comme vice-présidente des Forces musicales. Évidemment, je ne présente pas aujourd’hui la saison que j’avais imaginée quand j’ai déposé ma candidature. Nous devons faire avec moins, mais je ne veux pas que l’on résume la vie d’un opéra à la question budgétaire ; je suis une artiste, j’ai été nommée pour une mission de service public, pour développer l’imaginaire, faire rêver : c’est le centre de mon projet.
On compte pourtant moins de levers de rideaux pour cette nouvelle saison…
Non, il y en aura davantage cette saison, pour répondre à la forte demande du public. Nous trouvons des solutions autres que la présentation de grandes œuvres, afin que tout le monde ait une raison de passer la porte de l’opéra. Ce sont des solutions de court terme, par le choix des œuvres, les formats, mais nous maintenons une programmation de grande qualité.
Nous verrons donc à partir de septembre la première saison que vous signez, après un an et demi de préparation. Vous l’avez placée sous le signe de l’amour, à quoi devons-nous nous attendre ?
J’ai voulu donner un récit qui accompagnera le public toute la saison, et cette année c’est « l’amour, ses preuves et ses épreuves » avec quatre variations. Je ne veux pas parler de l’amour comme sentiment consensuel, mais de l’amour comme révélateur de société. Il y a des histoires d’amour dans tous les opéras, et elles l’abordent sous plusieurs angles : la fidélité, la jalousie, la possession, le désir, le sacrifice… L’amour raconte ce qu’il y a de plus profondément humain, universel. Je viens pour raconter des histoires, car les histoires nous rassemblent.
N’est-ce pas un thème… déjà-vu ?
Bien sûr, mais inépuisable et plein de rebondissements. À l’opéra, nous sommes en permanence sur une ligne de crête, en tension, il n’y a pas de stabilité. L’amour peut être romantique mais ce n’est pas ce qui m’intéresse. Je crois fondamentalement à la tension dramatique que crée l’amour, à la rencontre, l’attraction des corps, l’amour impossible. L’amour est fait de contrastes, il est intemporel, et conduit malheureusement à des dérives. C’est ce que l’opéra montre, et cela résonne en nous aujourd’hui encore.
Vous parlez de variations autour de ce grand thème, comment comprendre ce terme ?
Je parle de « variations », car il y aura autour de quatre grandes œuvres une multitude de propositions qui leur feront écho : concerts augmentés, table-rondes, débats, performances… C’est une manière d’ouvrir notre maison à des publics plus variés, de donner des clefs d’écoute, de montrer d’autres arts. Je suis convaincue que les amateurs d’opéra viendront toujours pour une œuvre, parce qu’ils connaissent, qu’ils aiment cet art et qu’ils ne seront jamais déçus : nous ne perdrons pas l’excellence artistique. Les autres doivent trouver des approches qui leur parlent. On parle souvent d’« aller vers » le public, cela doit se faire en sortant de nos théâtres, mais aussi avec ces nouvelles formes.
Vous parliez donc de quatre variations…
Oui, la première, autour d’Orphée et Eurydice de Gluck, c’est « l’amour mortel » dans les deux sens du terme. Dans le sens génial et surhumain d’un amour qui vous mène à vous dépasser, bien sûr, mais aussi dans ce qui conduit à la perte, à la mort. La deuxième variation porte sur la dualité « passion, possession », avec The Carmen Case, qui part du duo final de Carmen pour relire toute l’histoire à l’aune de son issue, tout en y restant très fidèle. La troisième s’intitule « cœurs trompés » et parle des modalités amoureuses. Évidemment, par ramification, on traitera des questions de genre, des nouvelles façons de s’aimer, de la fidélité, des sujets qui traversent les siècles d’opéra. La dernière variation porte sur « l’amour toujours », l’amour unique et absolu, presque obsessionnel, qui souvent dans l’opéra est empêché par des conventions sociales. Werther nous sert de point d’appui.
Finalement, ces variations ne sont-elles pas une manière de politiser l’opéra, voire de traiter de la question des femmes plus largement ?
L’art est politique, mais le but premier de l’opéra est davantage de créer de l’émotion, de créer un mouvement interne, de prendre du recul sur le quotidien que de faire passer des messages politiques. L’opéra rassemble et nous dépasse, ce n’est pas le l’endroit pour dicter des façons de penser, on ne cherche pas à contrôler. Et oui bien sûr, les femmes occupent une place centrale dans toutes ces histoires d’amour à l’opéra. Mais par contraste, c’est autant le sujet des hommes qui est traité.
Vous avez évoqué des formes nouvelles qui entourent ces « grands opéras », et on vous a entendu parler de recherche autour de la musique, pouvez-vous nous en dire plus ?
Nous avons lancé le RING Lab qui rassemble pendant un an quatre personnes qui réfléchiront à l’émergence de nouvelles formes artistiques, sous le prisme du chant, de la mise en scène et de la composition. Il y a aussi le Comité Écho, composé de six professionnels du droit, de la santé, de la littérature, de la musique, du spectacle, de la sociologie, qui nous permettront de prendre du recul sur les sujets traités cette saison. Ils donneront des conférences et apporteront leur regard et leur expertise au public.
On a aussi remarqué dans votre programmation les récitals de Sabine Devieilhe et Julie Fuchs…
Je suis heureuse qu’elles nous embarquent dans leur histoire ! Je me permets simplement de préciser que nous avons voulu imaginer autre chose que le récital classique, une forme difficile qui peine à trouver son public chez nous, même auprès des plus initiés. Nous avons baptisé ces séquences « Musique en scène », elles mènent des grandes voix à jouer avec la scène, tout en gardant le caractère intimiste de ces spectacles. Il y aura plus de générosité scénique.
On observe, à travers les maisons d’opéra, certaines productions présentant des œuvres revisitées, réécrites, écourtées. Pensez-vous que l’avenir de l’opéra s’écrive nécessairement ainsi pour émouvoir aujourd’hui ?
Je ne le pense pas, non. L’enjeu, selon moi, est de plonger dans l’œuvre et de voir en quoi elle peut résonner aujourd’hui, ce qui implique beaucoup de travail pour comprendre d’où elle a émergé, dans quel contexte historique et sociétal, et ce que le compositeur a voulu en faire. C’est ainsi que j’avais abordé mon travail pour The Carmen Case. Je ne crois pas que l’on soit nécessairement plus fidèle à un opéra quand on le monte en costumes d’époque Certaines reconstitutions sont très justes, parfois certaines adaptations paraissent bienvenues, pour faire ressortir le sens, adapter le propos à notre époque. L’opéra n’est pas l’endroit du divertissement, il n’a pas vocation à faire plaisir à tout prix, mais c’est un objet artistique, dans toute sa complexité. Pourquoi vient-on au spectacle ? On vient partager, débattre, se confronter et avoir des émotions. La musique porte une beauté en soi, les partis-pris artistiques servent à apporter une vision. Mon objectif est que chacun vive quelque chose de très fort, qui le marquera, l’opéra est un endroit où il nous arrive quelque chose.
Vous avez rappelé que vous êtes une artiste, connue notamment pour vos mises en scène. En tant que directrice générale d’un opéra, vous délaissez certainement la dimension artistique au profit de la gestion de l’établissement…
Vous avez raison, j’ai moins de temps à consacrer à l’artistique pur, bien que j’aie gardé quelques engagements et commandes pour les saisons prochaines. Mais être directrice d’opéra, c’est programmer, être en lien permanent avec les artistes, et donc garder les yeux sur la partie artistique. J’aborde l’opéra comme une œuvre, mais sur le temps long. Et puis, je ne découvre pas les sujets budgétaires et managériaux qui étaient déjà mon quotidien avec ma compagnie MPDA, cette partie humaine notamment m’intéresse beaucoup.
La transition écologique prend une place importante dans votre projet. Peut-on vraiment produire un opéra plus « vert » ?
Bien sûr, et nous n’avons pas le choix ! C’était l’une de mes priorités en arrivant. J’étais heureuse de sentir l’adhésion de toutes les équipes, qui sont prêtes à faire autrement, c’est simplement une affaire de temps long, il faut changer les habitudes. L’enjeu est d’extraire le moins de nouvelles ressources possible, je crois beaucoup au réemploi, des décors, des structures, des costumes. Là encore, il faut mutualiser et nous nous sommes mobilisés avec les Forces musicales, ARVIVA qui nous apporte un savoir-faire et des méthodes, ainsi qu’avec les Opéras de Limoges et Bordeaux, déjà lancés dans cette démarche. Nous étudions aussi le travail de 17h25, qui conçoit des mises en scène à partir de structures standardisées entre les maisons d’opéra : les décors peuvent voyager de façon plus légère. Il faut aussi réfléchir aux déplacements : moins de camions pour les décors, privilégier des chanteurs nationaux ou régionaux…
Les coproductions peuvent-elles être une des pistes pour limiter l’empreinte ?
Je tiens à prolonger le travail déjà entamé avec Rennes, Tours, le Théâtre des Champs-Élysées. Il y a aussi Nancy, Luxembourg, l’Opéra-Comique, l’Opéra national du Rhin… On ne comprendrait plus aujourd’hui qu’un décor ne serve que pour quelques dates, c’est logique de mutualiser pour des raisons écologiques, mais aussi économiques ! C’est l’occasion pour nous aussi de faire valoir le travail et le savoir-faire de nos ateliers (voir les reportages de Webtheatre), décors et costumes. Le dernier Robinson Crusoé que nous avons vu à Angers et Nantes était une coproduction avec le Théâtre des Champs-Élysées.
Vous êtes arrivée à Nantes il y a un peu plus d’un an et demi, comment votre intégration s’est-elle passée ?
J’ai tout de suite senti que mon projet était en cohérence avec Angers et Nantes, des villes de culture, de nature. J’ai tout de suite rencontré les acteurs du territoire et senti cette vitalité. C’est unique d’avoir une institution dans deux villes, et cela fonctionne très bien ici ! Angers Nantes Opéra, c’est aussi une connexion avec tous les acteurs culturels du territoire : le Quai, le LU, la Soufflerie, le Frac… L’un des enjeux pour moi est de relier nos deux villes. Nous avons créé un nouveau festival, OP’ en famille, qui partira d’Angers et suivra le cours de la Loire avec plusieurs spectacles pour rallier Nantes. Nous voulons que les enfants construisent une relation avec le spectacle vivant, et la famille nous semble la meilleure manière de partager et d’ancrer une pratique artistique durable.
Avant de conclure, quels compositeurs et auteurs aimez-vous particulièrement ?
J’aime beaucoup les livres de Cécile Coulon, Laura Vazquez, Jean Hegland, mais aussi Christian Bobin. Côté musique, j’ai toujours aimé Bach, une musique salvatrice, qui amène le croisement de l’humain et du spirituel. J’ai aussi adoré Einstein on the Beach de Philip Glass dans la version mise en scène par Bob Wilson, Pelléas et Mélisande de Debussy. Mais je pense que mon rôle n’est pas nécessairement de programmer mes œuvres préférées !
Propos recueillis par Quentin Laurens, le 8 juin 2026, à Nantes.
Crédits photo
Portraits Alexandra Lacroix : Delphine Perrin
Grand Théâtre d’Angers : Th. Bonnet
Théâtre Graslin : Martin Argyroglo





