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Critiques / Théâtre

Gary – Jouvet 45 – 51

par Jean Chollet

Echanges épistolaires

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Entre 1946 et 1951, Romain Gary (1914–1980) et Louis Jouvet (1887-1951) ont entretenu une correspondance méconnue, centrée autour d’un projet de pièce du premier nommé sollicitant l’avis et les conseils du “Patron”. A cette époque, Gary, jeune homme trentenaire, est déjà l’auteur de l’ Education européenne (1945), premier roman publié sous son nom qui connut un vif succès et fut récompensé par le Prix des Critiques. Après avoir servi dans l’aviation durant la guerre, il devient secrétaire d’ambassade à Sofia, tout en cherchant encore à affirmer ses orientations littéraires. Il écrit un roman, Tulipe ou la protestation, dont il tire une version théâtrale adressée à Jouvet le 18 juin 1946, en sollicitant son avis et ses conseils. A cette époque, le directeur du Théâtre de l’Athénée est une personnalité de référence de l’art théâtral, tant pour ses mises en scène que pour ses réflexions sur l’exercice de sa pratique. D’abord enthousiaste et envisageant de monter la pièce, la perception de Jouvet évolue au fil des courriers échangés vers une analyse critique de sa construction, de ses personnages et de leurs relations au public. Gary, mû par une forte vocation théâtrale, voue une admiration sans faille au “maître ” auquel il fait allégeance et lui déclare “ désormais je n’écrirai que pour vous.” Il écoute les observations, argumente, fait part de ses interrogations et remanie plusieurs fois sa pièce qui finalement ne sera jamais représentée. C’est à partir de cette correspondance que Gabriel Garran a conçu et mis en scène ce spectacle en lui associant quelques scènes de cette pièce, qui témoignent de la fantaisie visionnaire de son auteur. A travers la trajectoire de son héros tragicomique, Tulipe, rescapé du camp nazi de Bergen-Belsen et exilé à New-York dans le quartier de Harlem, un des lieux emblématiques de la lutte des noirs pour l’égalité des droits civiques. Idéaliste et utopiste complexe, bouffon désespéré, il porte un regard chargé de “protestation” sur les dysfonctionnements de l’humanité à travers deux continents.

Comme Jouvet ?

Le croisement de ces deux formes ne relève pas d’une évidence. Si les échanges entre Gary (Sava Lovlov) et Jouvet (Jean-Pierre Léonardini) sont percutants et révélateurs de la relation qui peut s’instaurer entre un auteur et un metteur en scène, la fameuse pièce laissée pour compte laisse perplexe. Les propos des deux hommes abordent avec densité une des problématiques de la création théâtrale à travers la confrontation de deux fortes personnalités dissemblables, mais réunies dans l’affirmation de leurs exigences créatrices respectives. Tandis que sous la forme séquentielle adoptée, inscrite sur le plan incliné de la scénographie de Marc Lainé avec les lumières d’André Diot, la pièce de Gary n’est guère convaincante. Malgré un excellent Jean–Paul Farré, qui éclaire les différentes facettes et registres de Tulipe, entouré d’Audrey Bonnet et de Pierre Vial, difficile de se passionner pour un texte d’apparence diffus, malgré quelques fulgurances qui devaient – selon son auteur - engager le théâtre de l’avenir. Est-ce le fractionnement qui empêche de s’investir dans la globalité de la pièce ? Pas si sûr. Ce qui nous est donné à entendre et à ressentir, nous poussant à souscrire à l’argumentaire développé par Jouvet. Mais ce spectacle offre l’occasion de saluer le retour de Gabriel Garran, homme de théâtre militant, au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, dont il fut le fondateur – avec l’aide de Jack Ralite – en 1965 et qu’il anima avec succès durant vingt ans.

Gary – Jouvet 45 -51, d’après la correspondance Jouvet – Gary et Tulipe ou la Protestation de Romain Gary, conception et mise en scène Gabriel Garran, avec Audrey Bonnet, Guillaume Durieux, Jean–Paul Farré, Jean–Pierre Léonardini, Sava Lovlov, et Pierre Vial. Scénographie Marc Lainé, lumières André Diot, costumes Emmanuel Peduzzi. Durée 1 h 50. Théâtre de la Commune d’Aubervilliers du 5 au 29 mai 2010.

Visuel Marc Daniau

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