La Flûte enchantée à l’Opéra de Bordeaux jusqu’au 2 avril

Une Flûte pétillante

Drôle et de haute tenue musicale, le singspiel de Mozart revêt les couleurs de la fantaisie.

 Une Flûte pétillante

Surprise dès le lever de rideau de l’Opéra de Bordeaux alors que s’élancent les premières notes en mode allegro de l’ouverture de La Flûte enchantée. C’est un danseur en juste-au-corps, gueule et queue de serpent, qui tient la baguette et mène le jeu. Une petite troupe de cinq comparses l’accompagnent, portant des masques tête de mort. On le comprend très vite : nous sommes au seuil du royaume des morts et le prince Tamino qui apparaît en criant « Zu Hilfe ! » (à l’aide) vient d’être piqué par le serpent et s’évanouit. Est-il simplement inconscient ou a-t-il trépassé ? La question restera en suspens pendant tout l’opéra jusqu’à ce que le doute se dissipe enfin et qu’éclatent la lumière, la vérité et l’amour.

Mystères de l’ancienne Égypte

Le tragique et le comique, le charmant et le terrifiant, le léger et le solennel se disputent sur scène et dans la fosse d’orchestre dans ce singspiel, alternance de dialogues parlés et chantés, destiné à un public populaire, ultime œuvre de Mozart (1791) qui l’a dirigée à la veille de sa mort, dans un théâtre des faubourgs de Vienne. Tout imprégnée des mystères de l’ancienne Égypte alors à la mode et baignant dans les idéaux de la franc-maçonnerie que le compositeur vient d’embrasser, l’œuvre en deux actes conte les mésaventures de Tamino sur le chemin de la sagesse et de l’amour. Le salut est pour lui personnifié par la jeune et pure Pamina, la fille de la Reine de la nuit, dont le nom dit tout du rôle maléfique qu’elle exerce.

Les danseurs reviendront de-ci de-là au fil des péripéties, actionnant des oiseaux de carton rose fichés à l’extrémité de longues tiges. Ces oiseaux seront les proies de l’oiseleur Papageno, compagnon de route de Tamino, son double bouffon qui tombe dans tous les panneaux et se jette sur tout ce qui bouge. Dans la bonbonnière dorée à l’excellente acoustique qu’est le Grand Théâtre bordelais, les éclats de la féerie musicale qui s’enclenche avec ses costumes extravagants et violemment colorés, ses coups de théâtre inattendus et tonitruants sont saisissants. Dans ce spectacle co-produit avec l’Opéra de Pékin où il sera donné en novembre prochain, le metteur en scène, Julien Duval, utilisant à plein la machinerie dont dispose le théâtre à l’ancienne, a mis en place deux pôles très contrastés correspondant aux deux actes. Pour le premier : les éléments naturels, la végétation luxuriante et la lumière de la réalité. Pour le second : l’ombre et les mystères régnant dans le royaume minéral du Temple de la Sagesse régi par le magicien Sarastro. Là se déroulent en secret les épreuves symboliques par lesquelles Tamino s’initie aux épreuves de la vie et passe de l’enfance à l’âge adulte.

Gros poussin tout jaune

Toute l’équipe technique manifestement galvanisée par le metteur en scène a fait assaut d’imagination et les trouvailles pullulent dans le spectacle. La palme des costumes bouffants et bouffons revient à l’oiseleur Papageno, incorrigible bavard, insatiable glouton et concupiscent qui se présente comme un gros poussin tout jaune. Mais les grands prêtres aux robes lumineuses en forme d’abat-jour géants aux motifs de vitrail violemment colorés font également leur petit effet. Très drôles, les objets mêmes de la magie, à savoir les instruments de musique merveilleux susceptibles d’aider Tamino et Papagano dans leur parcours du combattant, deviennent pour le premier une flûte rose fluo ondulée façon cigare de Lacan, tandis que les clochettes du second tiennent dans une antique boîte à musique elle aussi toute rose mise en branle par une manivelle. Quand au chœur des trois enfants qui commentent l’action et aident au besoin les protagonistes dans leur cheminement, ils apparaissent périodiquement flottant dans les airs sur un tapis volant.

Balançant également entre les deux pôles de la gravité et de la fantaisie, l’excellent chef maison Joseph Swensen mène avec légèreté, finesse et allant l’Orchestre et les chœurs de l’Opéra de Bordeaux en grande forme. Homogène et cosmopolite, la distribution est composée de chanteurs qui ont l’âge et le physique de leur rôle.

Airs suraigus

En Tamino, le ténor italien Omar Mancini ne manque pas charme ni de velouté mais se montre un rien pataud face à la Pamina pétulante qu’est la soprano cubano-américaine Elena Villalòn pleine de grâce. Pour sa part, la soprano française Julia Knecht aborde avec vaillance les airs suraigus de la Reine de la nuit sans faute mais sans fioritures, tandis qu’en contrepoint la basse française Jean Teitgen campe un Sarastro modèle d’équilibre et de tempérance.

Mais la vedette de la soirée est sans conteste le baryton Thomas Dolié, aussi bon chanteur que comédien, qui incarne un Papageno très attachant, passant du rire aux larmes en un tournemain. La soprano franco-vénézuélienne Sofia Kirwan-Baez ne lui cède en rien en Papagena transfigurée par magie de vieille femme toute cassée obscène et repoussante en jeune fille terriblement tentante.

Au finale, communicative est la joie qui s’empare du chœur esquissant quelques pas de danse dans son grand hymne qui célèbre le triomphe de l’amour, de la raison et de la vérité tandis que pleuvent sur scène serpentins, confettis et pétales de roses...

Photo Anthony Rojo

Mozart : La Flute enchantée. Avec Omar Mancini, Elena Villalòn, Julia Knecht, Jean Teitgen, Thomas Dolié, Sofia Kirwan-Baez, Mathias Vidal, Ugo Rabec, Julie Goussot, Axelle Saint-Cirel, Anouk Defontenay, Luc Seignette, Simon Solas, Luc Default, Loïck Cassin. Mise en scène : Julien Duval ; scénographie : Olivier Thomas ; costumes : Aude Desigaux ; création lumière : Anna Tubiana ; collaboration à la mise en scène : Ariane Pelluet. Chœur de l’Opéra national de Bordeaux, Jeune Académie vocale Aquitaine (Java), Orchestre national Bordeaux Aquitaine, dir. Joseph Swensen. Grand Théâtre de Bordeaux, 27 mars 2026. Jusqu’au 2 avril.

A propos de l'auteur
Noël Tinazzi
Noël Tinazzi

Après des études classiques de lettres (hypokhâgne et khâgne, licence) en ma bonne ville natale de Nancy, j’ai bifurqué vers le journalisme. Non sans avoir pris goût au spectacle vivant au Festival du théâtre universitaire, aux grandes heures de...

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