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Critiques / Opéra & Classique

Une flûte enchantée d’après Wolfgang Amadeus Mozart et Emanuel Schikaneder

par Caroline Alexander

Au plus près de Mozart, la magie d’une évidence poétique

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Sous les murs rouges et ocre du Théâtre des Bouffes du Nord, dans la nudité habitée de ses espaces, « La » flûte enchantée de Mozart est devenue « Une » flûte enchantée. Une flûte baladeuse, en apesanteur et en épure « d’après » Mozart selon le titre et le programme et pourtant plus que jamais de Mozart dans son essence. A 86 étés, Peter Brook qui vient de se l’approprier pour en débusquer les mystères, n’a rien perdu de son génie visionnaire.

Aborder un opéra, le radiographier à la manière d’un médium n’est pas nouveau pour l’homme de théâtre britannique, devenu citoyen de Paris en 1971 quand il y créa le Centre International de Recherches Théâtrales qui deviendra de Créations Théâtrales trois ans plus tard. Il s’installa alors aux Bouffes du Nord, ex-théâtre de création, ex-music-hall et ex-ciné de quartier tombé en désuétude dont il fit, avec Micheline Rozan, le lieu le plus emblématique de l’invention théâtrale parisienne. Au rayon du lyrique, il y avait déjà mis sur orbite une « tragédie de Carmen » d’après Bizet en 1981, puis quelques Impressions de Pelléas d’après Debussy en 1992. Une fois par décennie en somme et toujours sur le même principe : une réduction orchestrale au piano et une alternance de plusieurs distributions, chacune vivant l’œuvre de façon personnelle. Deux aventures qui laissent des souvenirs indélébiles… Mais si l’on pouvait pour ces premières approches parler d’une forme de dépoussiérage, voire de détournement, le travail effectué sur Mozart et son ultime opéra, son œuvre testament, on peut au contraire parler d’une plongée dans son intimité.

Beaucoup de personnages ont disparu et rien ne manque

De Gurdjeff et ses « Rencontres d’hommes remarquables » dont il fit un film au Mahabaratha de l’Inde profonde dont il tira un spectacle qui a pratiquement fait le tour du monde, Peter Brook s’est depuis longtemps frotté aux mystères de la spiritualité et de l’initiation. Le chemin vers la lumière de Mozart et Schikaneder ne pouvait que lui être familier, et c’est en sage qu’il l’aborde. A cru. Avec une évidence poétique qui fait monter l’émotion jusqu’aux larmes.

Beaucoup de personnages ont disparu et pourtant rien ne manque. Un plateau nu où se hérisse un bouquet de joncs en bambou qui, manipulés à mains nues, tout seuls, croisés ou deux par deux, un tapis voyageur, un drap de soie écarlate vont figurer les lieux de toutes les étapes du conte. Exit le serpent qui terrorise Tamino, les trois dames un brin libidineuses qui viennent le sauver, les trois garçons qui le guident et les prêtres du temple de Sarastro… A leur place William Nadylam, comédien félin se fait meneur de jeu, tireur de ficelle et magicien, secondé par Abdou Ouologuem, son aide de camp à la tignasse en pétard afro.

Côté jardin, le pianiste et compositeur Franck Krawczyk joue également au magicien sur son clavier. Deux petites notes puis une cavalcade joyeuse, andante allegro. Il est le grand frère Mozart qui veille sur ses créatures, les pare de leurs thèmes, improvise ça et là, parfois même hors partition, lançant, comme un clin d’oeil quelques mesures de la Fantaisie en ré mineur pour piano K 397, ou encore scandant pour Papagena l’air du « chant de la vieille » (das Lied der Alte), texte cocasse revendiquant un matriarcat de fantaisie qui ne figure pas dans l’opéra.

L’improvisation, base du travail de Brook.

L’improvisation ! C’est l’une des bases du travail de Brook car elle permet de faire jaillir la personnalité des interprètes pour en modeler leurs personnages. Trois mois furent nécessaires à l’élaboration de cette flûte où l’on chante en version originale allemande et où l’on parle en français. Les dialogues du « singspiel » de Schikaneder ont été traduits et judicieusement réaménagés par Marie-Hélène Estienne, fidèle collaboratrice de Brook laissant à chacun la possibilité de rajouter un mot par-ci par-là, en spontanéité de jeu.

Quatorze jeunes voix se partagent les sept rôles majeurs et forment quatre distributions distinctes. A l’exception d’une Pamina de 18 ans – Jeanne Zaepffel-, débutante sur scène, tous ont une formation et de solides amorces de carrière. La magnifique acoustique des Bouffes du Nord les autorise à chanter sans forcer, à trouver la juste adéquation entre la musique et l’enjeu du texte. Leur diction particulièrement soignée renforce leur crédibilité. De l’un à l’autre les propositions diffèrent par d’infimes détails de présence.

La foi en l’homme

Ainsi Antonio Figueroa et Adrian Stooper, le Canadien et l’Australien sont Tamino, le premier au charme adolescent qui réussit à siffler à bouche nue le thème de sa flûte, le deuxième plus traditionnel mais pas moins convaincant la manipule en apesanteur. La blonde, fragile Pamina d’Agnieszka Slawinska est née en Pologne tandis que Lei Xu, plus droite, plus ferme est passée de Shanghai à New York pour y faire ses classes. Thomas Dollé, baryton né à Bordeaux campe un Papageno gavroche tandis que le Parisien Virgile Frannais lui confère un supplément d’innocence. Deux ténors également français se partagent Monostatos, Raphaël Brémard qui en freine les vilénies et Jean-Christophe Born qui au contraire les fait exploser en extravagance. La reine de la nuit de Malia Bendi-Merad réussit mieux à imposer ses contre ut et sa présence maléfique que la trop maternelle Leïla Benhamza. Les Papagena de Betsabée Haas et Dima Bawab se valent en fraîcheur coquine. Patrick Bolleire et Luc Bertin-Hugault incarnent tour à tour Sarastro, le sage avec la dose de calme et de solidité qui donne foi en l’homme, ce « mensch » autour duquel tourne toute la féerie humaniste de Mozart.

Ce message Peter Brook le portait en lui depuis longtemps. Il l’offre à son public en guise d’adieu. Après 35 années de passion en partage aux Bouffes du Nord, il quitte la direction de son théâtre et en remet les clés à Olivier Poubelle et Olivier Mantei, hommes de programmes et de musique. A eux de maintenir le flambeau.

Une Flûte Enchantée d’après la partition de Mozart et le livret de Schikaneder, adaptés par Peter Brook, Franck Krawczyk et Marie-Hélène Estienne, mise en scène de Peter Brook, lumières Philippe Vialatte. Avec : au piano Franck Krawczyk et Matan Porat (en alternance), les comédiens William Nadylam et Abdou Ouologuem. Et, en alternance, les chanteurs Antonio Figueroa, Adrian Strooper, Agnieszka Slawinska, Lei Xu, Jeanne Zaepffel, Malia Bendi-Merad, Leila Benhamza, Betsabée Haas, Dima Bawab, Virgile Frannais, Thomas Dollé, Patrick Bolleire, Luc Bertin-Hugault, Raphaël Brémard, Jean Christophe Born.

Théâtre des Bouffes du Nord – jusqu’au 31 décembre 2010, du mardi au samedi à 21h, les samedis à 15h30 (sauf le 25 décembre)

01 46 07 34 50 – www.bouffesdunord.com

Mention obligatoire : Pascal Victor

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3 Messages

  • J’ai toujours apprécié la lecture de choses sur l’art en particulier celui avec qui a quelque chose à voir avec Mozart. Il est de loin la meilleure source d’inspiration que j’ai. Au collège, j’ai parlé de lui pour mon mémoire de recherche final et je suis fier de l’inclure dans ma resumes quand je demande de travail. Son histoire me touche vraiment et me fait lutter pour de meilleures opportunités. Bien que nous soyons dans les différents domaines de sa créativité correspondance avec tous les aspects d’être un artiste est très stimulant.

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  • Ce n’est pas du tout vrai que Thomas Dollé campe un Papageno gavroche tandis que Virgile Frannais lui confère un supplément d’innocence. Innocence ? Vous avez voulu dire insouciance non ? Et comment pouvez-vus dire que la reine de la nuit interprétée par Leila Benhamza, est trop maternelle. Il me semble que c’est ce que Peter Brook recherche dans l’approhe de ses personnages : une humanité qui transcende à travers le chant, une chaleur humaine qui permet aux corps et aux voix (ceux des comédiens et chanteurs autant que ceux du public) de se comprendre, de s’affirmer, de compatir... Il me semble que les deux prestations sont différentes et complémentaires. Il aurait fallu continuer aussi sur les origines de ces deux belles personnes aux voix et aux intonations d’une sensibilité rare : elles sont d’origine algérienne (l’une de nationalité algérienne et l’autre française née à Laudun dans le Languedoc-Roussillon selon la biographie trouvée sur le net). C’est dommage de ne pas le préciser lorsque vous semblez y apporter tant d’importance en parlant des autres comédiens.
    Pour ma part je suis anglaise et de nationlité française, c’est beau les mélanges de culture n’est-ce pas ? Peter Brook l’a compris lui...

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  • il n’est pas seulement un génie, il est un vrai magicien. tout ce qu’il crée au-delà de génie. I wish my essay topics was so brilliant))

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