Les Travaux d’Hercule de Claude Terrasse le 28 mars à Marseille

Un opéra-bouffe méconnu par Musicatreize

Réorchestré par le compositeur Jean-Christophe Marti, l’Hercule de Claude Terrasse dévoile un à un tous ses visages.

Un opéra-bouffe méconnu par Musicatreize

ENSEMBLE VOCAL RÉPUTÉ pour la richesse de son répertoire et de ses ressources expressives, Musicatreize, fondé en 1987 par Roland Hayrabedian et basé à Marseille, s’est fait connaître le plus souvent pour ses créations d’œuvres des XXe et XXIe siècles, mais aussi pour ses interprétations raffinées de compositeurs de l’ère baroque, exigeant de ses chanteurs la plus haute technicité mais aussi la capacité de s’adapter à des univers vocaux extrêmement variés. De Purcell à Maurice Ohana ou Zad Moultaka en passant par Jean-Christophe Marti, Édith Canat de Chizy ou encore Gérard Grisey, ce sont véritablement des mondes en soi au cœur desquels il s’agit de s’immerger et de saisir, l’espace de quelques semaines ou même de quelques répétitions, l’esprit de la musique d’un artiste, son essence, son originalité. Cette plasticité requise des interprètes et de leur chef est la marque même de l’ensemble. Avec Jean-Christophe Marti, Musicatreize entretient une relation de longue date, née à la fin des années 1990 et qui s’est développée à travers plusieurs projets et créations originaux (dont Le Grand Dépaysement d’Alexandre le Grand, adaptation en forme de conte réalisé par le compositeur d’un passage du Talmud de Babylone).

En compagnie de Jean-Christophe Marti, qui réalise cette fois l’orchestration d’un opéra-bouffe de 1901, Les Travaux d’Hercule de Claude Terrasse, Musicatreize se produit étonnamment dans un univers musical plus proche de la fantaisie d’un Offenbach que de la création contemporaine où l’on avait pris l’habitude de l’entendre jusqu’ici. L’œuvre s’inscrit dans un cycle de concerts programmé tout au long de la saison 2024-2025 de l’ensemble, consacré au personnage mythique d’Hercule : Hercule, dernier acte du compositeur et plasticien Zad Moultaka, Trois nouveaux travaux comprenant des pièces de Zad Moultaka, Farnaz Modarresifar et Alexandros Markeas, et enfin cette œuvre de Claude Terrasse, compositeur quelque peu oublié aujourd’hui mais qui mérite d’être remis au goût du jour.

Un livret déjanté

Sur un livret parfaitement farfelu et déjanté de Robert de Flers et Gaston Arman de Caillavet, co-auteurs de pièces de boulevard mises en musique par divers compositeurs de leur temps, Claude Terrasse compose un opéra-bouffe dans la lignée de ceux d’Offenbach, doté d’une partition efficace et vive, très divertissante si l’on en juge par le spectacle présenté à Marseille par Musicatreize, mais dont on ne possède malheureusement aujourd’hui que la partition piano-chant. C’est ce qui a justifié la commande à Jean-Christophe Marti d’une nouvelle orchestration, susceptible de faire revivre l’œuvre sous une forme un peu réduite en durée et surtout colorée et mise en valeur par l’originalité de l’instrumentarium : piano, clarinette, percussions et contrebasse, permettant de parcourir toutes les nuances sonores et les couleurs nécessaires à l’action des ces Travaux d’Hercule pour le moins inattendus. Cet Hercule-là, en effet, aux antipodes du héros antique, est un cossard imbu de lui-même, cultivant sa réputation d’héroïsme et de grands travaux, bien qu’en réalité il ne fasse littéralement... rien, ni pour son peuple (qui l’acclame pourtant régulièrement), ni pour sa femme qui, insatisfaite, va se laisser séduire par Augias (oui, l’Augias des écuries, ici homme d’affaires qui fait fortune dans les chevaux de courses...!).

Au long d’une action réservant à chaque scène son lot de fantaisie et d’esprit satirique, va se dessiner toute une galerie de personnages plus inattendus les uns que les autres : Orphée, poète officiel, est amoureux d’Omphale, épouse d’Hercule, mais se dérobe chaque fois qu’il tente de la séduire, proposant au spectateur un efficace comique de répétition. Hors même le trio amoureux traditionnel que forment Hercule, Omphale et Augias, les personnages secondaires mais délicieusement décalés que sont Erichtona, Amphiteus, Palémon, Hannon, vont dérouler tous les épisodes d’une intrigue riche en événements cocasses, détournant mythes antiques et érudition pour le plus grand plaisir du spectateur.

Une palette d’effets sonores

Musicalement, l’intérêt de cette production tient à deux paramètres originaux, n’appartenant nullement à la tradition de représentation de l’opéra-bouffe ou de l’opérette : l’orchestration bien sûr, en premier lieu, et le fait que tous les chanteurs de l’ensemble Musicatreize sont aussi amenés à faire office d’instrument, non plus seulement de personnages. Tout cela permet de développer un champ sonore très loin du style originel de ce répertoire, chambriste ici et surtout qui propose toute une palette d’effets formant pour l’auditeur/spectateur, comme une seconde intrigue théâtrale. La façon dont Jean-Christophe Marti a conçu l’écriture instrumentale de telle ou telle scène, en choisissant d’accompagner un chanteur ou un groupe de chanteurs par un seul instrument (xylophone, très présent et très bienvenu, ou encore contrebasse en solo, effet original), ou au contraire de proposer un alliage instrumental un peu étrange : tout cela concourt à enrichir une partition qui, selon les dires du compositeur lui-même, pêche parfois par manque d’épaisseur harmonique. Il semble, nous dit Jean-Christophe Marti, que Claude Terrasse composait beaucoup et rapidement, et que d’une certaine manière, la partition chant-piano qui est la seule source disponible pour cette nouvelle orchestration, révèle des creux et des manques, même si le brio y est toujours présent.

Jean-Christophe Marti a donc pris le parti bienvenu d’harmoniser plusieurs scènes en y insérant avec subtilité une sorte de dissonance souterraine, comme pour suggérer l’équivocité et les enjeux assez cruels que recèle cette intrigue apparemment légère et divertissante. C’est en somme la texture harmonique qui prend en charge la profondeur de cette histoire, en tout cas ses ambivalences, davantage encore que le texte, lui-même assez acerbe parfois. L’orchestrateur inscrit également les chanteurs dans le tissu instrumental, par tout un ensemble d’onomatopées et de rythmes répétés qui figurent avec beaucoup de charme et d’efficacité les sonorités de cordes d’accompagnement imaginaires ou de solos d’instruments à vents. C’est d’ailleurs toute cette construction, jubilatoire pour l’auditeur (et sans doute pour les interprètes !) qui concourt à produire, au long de cette soirée, comme une joie enfantine partagée entre musiciens et public... Quant aux instrumentistes effectifs (Orchestre BruMe) – le clarinettiste Adrien Philipp, le percussionniste Lucas Messler, le contrebassiste Shaya Feldman et le pianiste Adrien Avezart –, ils dessinent avec beaucoup de talent le paysage et les fondations d’une partition exigeante et originale.

Les chanteurs de Musicatreize, tous remarquables dans leur capacité à interpréter des rôles solistes de façon théâtralement convaincante ou à faire de leur corps la cage de résonance d’un timbre instrumental, semblent cependant parfois gênés aux entournures par l’absence d’une direction d’acteurs et même d’une mise en scène effective, ce que confirme le programme de salle. Individuellement, ils excellent à faire personnage et à maintenir, au long de ces deux heures et quelque de musique, une personnalité comique ou plus ambiguë. Mais l’on sent que nul projet théâtral autre que collectif n’a présidé à la réalisation scénique de l’ensemble. Pas de réel travail sur la lumière, pas de décor, juste quelques accessoires évocateurs (massue démesurée d’Hercule, peau de lion dérisoire sur son épaule, foulard recouvrant l’un des seins de l’Amazone Erichtona, etc.). Tout cela, qui pourrait relever d’une sorte de théâtre de tréteaux, assumé dans sa modestie, apparaît surtout comme un vide, même si les interprètes ont manifestement déployé le maximum pour remplir ce vide et « faire théâtre » de façon suffisamment vivante et variée. Avec un metteur en scène, on devine que ce spectacle musicalement très abouti trouverait toute son ampleur. À suivre ?

Photo : dr

Claude Terrasse : Les Travaux d’Hercule. Livret de Robert de Flers et Gaston Arman de Caillavet. Conception et adaptation : Roland Hayrabedian ; orchestration : Jean-Christophe Marti. Avec Patrice Balter (Hercule), Céline Boucard (Omphale), Xavier de Lignerolles (Augias), Alice Fagard (Erichtona), Juan José Medina (Orphée), Laurent Bourdeaux (Amphiteus/Lycius), Élise Göckel (Chrysis/Naïs), Thibault Givaja (Xanthias/Palémon), Éric Chopin (Hannon). Orchestre BruMe, dir. Hoviv Hayrabedian. Salle Musicatreize, Marseille, 28 mars 2025.
Prochaines représentations : 28 juin à Callas (Festival Chants libres) et 14 août à Peyrolles (Festival Durance Lubéron).

A propos de l'auteur
Hélène Pierrakos
Hélène Pierrakos

Journaliste et musicologue, Hélène Pierrakos a collaboré avec Le Monde de la Musique, Opéra International, L’Avant-Scène Opéra, Classica, etc. et produit des émissions sur France Musique, France Culture, la Radio Suisse Romande et, depuis 2007 :...

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