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Critiques / Théâtre

Ubu roi d’Alfred Jarry

par Gilles Costaz

L’Hitler du pauvre

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Quand ils parlent d’Ubu roi, les commentateurs hésitent souvent entre l’admiration pour un coup de génie juvénile ou la condescendance pour une bonne blague de potache. La mise en scène hésite elle aussi entre ces deux aspects, tant la pièce de Jarry relève de cette double postulation, entre le foudroyant et la blague à deux sous. Jean-Pierre Vincent, à qui on a confié l’entrée d’Ubu au répertoire de la Comédie-Française, ne prend pas l’affaire à la légère. Refusant l’iconographie historique du père Ubu en forme conique et tempérant le recours aux dessins de « gidouille », il ne se met pas du côté du tyran, ne plongeant pas dans la fascination amusée du massacreur, comme c’est souvent le cas. L’Ubu, qu’il a construit avec le comédien Serge Bagdassarian (l’un des nouveaux du Français, et l’un des grands, capable de rêverie et de férocité, chanteur autant qu’acteur), est un dangereux médiocre. C’est un Hitler du pauvre, moustachu, ventripotent, couvert de décorations, le chapeau du petit trafiquant sur la tête. Plus un délateur qu’un autocrate. Un misérable plus qu’un ange du mal. La mise en scène le regarde à distance en créant un double d’Alfred Jarry (athlétique et sarcastique Christian Gonon) qui apparaît à vélo et fait cingler de temps à autre des textes de Jarry empruntés à d’autres œuvres.
Et les voilà tous partis dans cette Pologne qui est « nulle part ». Les comparses portent des bérêts civils ou militaires : cela sent la milice, l’épuration, la droite extrême. C’est le XXe siècle qu’on nous raconte, pas l’année 1896, année de la création d’Ubu. Les coups bas, l’absence de grandeur politique, la vanité des médiocres. Ubu file à gauche à droite malgré la lourdeur de son ventre. Les autres personnages tournent en tourbillon. La mère Ubu, en blouson de cuir rouge, mène sa barque en solitaire : remarquable Anne Kessler, si contraire à la tradition des femmes fortes et grognasses, mutine dans la cupidité. Les chansons reforment un groupe qui se désagrège sans cesse.
La soirée est un peu lente à trouver sa carburation. Comme si Vincent hésitait à multiplier les gags, avant de rire de ces tristes baudruches et de cette époque lointaine qui reste si proche de nous. Mais, une fois atteint le rythme de croisière (version Titanic), une joyeuse intelligence alimente et renouvelle sans souffler la machine du décervelage.

Ubu roi d’Alfred Jarry, mise en scène de Jean-Pierre Vincent, dramaturgi de Bernard Chartreux, décor de Jean-Paul Chambas, costumes de Patrick Cauchetier, lumières d’Alain Poisson, chansons de Pascal Sangla, avec Martine Chevallier, Anne Kesler, Michel Robin, Christian Blanc, Christian Gonon, Nicolas Lormeau, Grégory Gadebois, Pierre-Louis Clixte, Serge Bagdassarian, Benjamin Jungers, Stéphane Varupenne, Adrien Gamba-Gontard, Gilles David, Imer Kutllovici. Comédie-Française, tél. : 0825 10 16 80, en alternnce, jusqu’au 21 juillet (1 h 45). A lire : Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, n° 5 : Alfred Jarry.

Crédit photographique : Brigitte Enguerand

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