Erik Satie de Christian Wasselin, éditions Gallimard
« Satie, un excentrique dont on ne joue presque pas la musique »
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- 30 septembre 2025
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A l’occasion des 100 ans de la mort d’Erik Satie, les éditions Gallimard, collection Folio/biographies, confient à Christian Wasselin le soin du récit de sa vie. La lecture est instructive, plaisante : l’auteur signe un ouvrage érudit et fouillé, qui trace avec précision la vie du compositeur autant qu’il dépeint une époque, un Paris de musique et de culture. Qui donc était Erik Satie, et qu’en retient-on ? Christian Wasselin répond aux questions de la rédaction.
On découvre la vie d’Erik Satie, qui semble vivre une existence cahotée, sans véritable destin. Arrive-t-on à tracer une ligne directrice à sa vie ?
C’est en effet assez difficile. On a l’impression que Satie s’est laissé porter au début de sa vie : il a connu une première enfance heureuse, puis la mort de sa mère l’a laissé dans le désarroi (il n’a alors que six ans). Le remariage de son père l’a ensuite bloqué dans une résistance passive face à sa belle-mère et à ce qu’elle représentait : le Conservatoire, donc l’institution et l’autorité. Satie a alors fait le choix de fuir (fuir en avant en devenant tapeur dans des cabarets, fuir physiquement à Arcueil), avant de se laisser de nouveau porter, à partir de 1911, lorsqu’est arrivée une notoriété qu’il n’attendait plus. C’est ce qui rend sa vie passionnante à explorer.
Erik Satie est mort il y a cent ans, de cirrhose dit-on, dans sa chambre étriquée d’Arcueil, jugée « misérable » par ses propres amis. Vous décrivez plusieurs passages d’une vie que Satie subit, touché tantôt par la précarité, tantôt par la solitude... Est-ce une vie de souffrance ou simplement une vie de bohème ?
C’est une vie de bohème, joyeuse comme toutes les vies de bohème quand on a vingt ans, qui s’est transformée en vie de souffrance.
Erik Satie est un personnage soucieux de son apparence, un dandy, un homme décalé, indomptable, imprévisible voire excentrique (p. 150), comment se le figurer ?
Comme je l’écris, Satie est un excentrique, c’est-à-dire un individu qui s’éloigne du centre. Du centre de la vie musicale, du centre de Paris. Il était soucieux de son apparence, mais tenait à ce que cette apparence… soit le moins apparente possible ! Le comble du dandysme, pour lui, c’était l’anonymat du costume du fonctionnaire ; et le comble du bariolage, la grisaille. Satie a passé une partie de sa vie à se masquer. Mais on peut se demander s’il a tenu à se masquer pour se tenir à l’écart ou pour masquer son propre échec.
On connaît le Satie compositeur, mais on comprend qu’une partie de sa vie a été consacrée à la musique vivante, les cabarets, l’improvisation... Était-ce pour Satie une contrainte pour vivre, ou un choix délibéré ?
Quand Satie a quitté le Conservatoire sans diplôme, il était impossible pour lui d’être reconnu comme un musicien sérieux. Et il fallait bien qu’il vive. Les cabarets, c’était une manière de faire un pied de nez à la musique dans ce qu’elle a de plus officiel, mais aussi de gagner sa vie. Mais ce qu’on peut considérer comme une décision pleine de panache, un choix anarchiste, s’est à la longue retourné contre lui. Quand il a compris qu’il était difficile de fonder sa vie sur un mouvement d’humeur, il était déjà trop tard. D’où la décision qu’il a prise, à quarante ans, de prendre humblement des cours de contrepoint à la Schola cantorum.
On lit dans votre Satie de nombreuses allusions à son humour, à son caractère plaisantin, à son goût pour l’ironie ou pour la satire, voire la provocation. En témoignent les titres de certaines de ses compositions. De quoi Satie rit-il, de quoi se moque-t-il ?
Il faut rappeler que Satie fut aussi un personnage sérieux, ou plutôt rigoriste, implacable : il suffit de considérer sa période « Savonarole », quand il a fondé sa propre Église (dont il est resté le seul membre, et qu’il s’est mis à excommunier le monde entier. L’humour vient dans un second temps. Dans ses lettres, surtout, et dans les titres qu’il donne à ses compositions : Morceaux en forme de poire, Préludes flasques (pour un chien), Embryons desséchés… Sans oublier les innombrables indications qu’il donne aux interprètes (« Continuez sans perdre connaissance », « Devenez pâle », « Tombez jusqu’à l’affaiblissement »…). Mais les titres ne font pas tout : rebaptisez ces pages « étude » ou « prélude », remplacez les indications par des mentions plus habituelles (« plus vite », « più adagio »…), et elles ne font plus rire personne.
On ne connaît à Erik Satie qu’une relation sentimentale, avec Suzanne Valadon en 1893, pendant cinq mois. Satie a-t-il vécu une vie d’échecs amoureux ?
Une vie d’échec amoureux, oui, au singulier. C’est en tout cas ce qu’on peut savoir. Satie ne semble pas avoir été amoureux après sa rupture avec Suzanne Valadon, il semble s’être contenté d’amitiés féminines, celle de Valentine Gross par exemple. Il a peut-être vécu une vie amoureuse encore plus masquée et cachée que toutes ses autres vies, mais si c’est le cas, on ne le saura sans doute jamais.
Pouvez-vous nous parler de sa musique, dont le grand public n’a retenu que ses Gnossiennes et ses Gymnopédies ? On dit parfois qu’il a créé des harmonies nouvelles, qu’il a fait montre d’audace. Est-ce un avis que vous partagez et a-t-on tort de ne s’en tenir qu’à ces pièces pour piano ?
On ne joue en effet, essentiellement, que ses Gymnopédies et ses Gnossiennes. Et même en cette année qui marque le centenaire de sa mort, on ne joue presque pas sa musique. J’ai posé la question à plusieurs pianistes : certains m’ont expliqué qu’il était difficile de concevoir un récital qui serait uniquement formé d’œuvres très brèves, car il est vrai que les compositions pour piano de Satie oscillent de l’ellipse au fragment ! D’autres m’ont dit leur trouble devant le fait qu’il fallait chercher la musique de Satie au-delà des notes, qu’il fallait presque inventer Satie, alors que devant une pièce très virtuose, il suffit de s’y mettre et de travailler. Quant aux autres œuvres, elles ne sont pas légion : trois brefs ballets (Parade, Mercure, Relâche), une messe non moins brève, quelques chansons, la cantate Socrate… Satie ne facilite pas la tâche, même de ceux qui ont le désir sincère de le servir !
Il laisse derrière lui un répertoire tourné vers le piano et la voix, sans aucune « grande œuvre », vous rappelez à ce titre que Parade n’est pas Le Sacre du Printemps... Est-ce un compositeur qui peine à entrer dans la postérité ?
Je dirai que Satie a été récupéré par la postérité, via le cinéma, la publicité, etc.
Satie a aussi été l’ami et le camarade de nombreux artistes et compositeurs de son époque, notamment Ravel, les « Nouveaux Jeunes », il est le témoin de mariage de Debussy, travaille avec Picasso, est très proche de Cocteau... Ces relations sont-elles une marque d’un entre-soi, des sources d’inspiration, des amitiés franches ?
Satie a eu quelques amis sincères : le poète Contamine, Debussy, Darius Milhaud. Et quelques amitiés un peu plus intéressées, en ce sens qu’il a été utilisé par certains qui prétendaient avoir pour lui de l’admiration et de l’affection : Cocteau par exemple. Satie n’était pas dupe, mais il a su utiliser ces amitiés plus ou moins sincères pour se faire reconnaître. Le conflit entre debussystes et ravélistes à partir de 1911, dont il a été l’otage, le travail commun avec Picasso et Cocteau à l’occasion de Parade en 1917, les bagarres entre dadaïstes et pré-surréalistes, dont on a voulu qu’il soit l’arbitre, ont peu à peu fait grandir sa notoriété, alors qu’il broyait du noir depuis 1898 à Arcueil. On retrouve le triptyque que j’évoquais au début : bohème, puis isolement, puis gloire inattendue. La manière dont Satie s’inscrit dans son époque, est le jouet des uns et joue avec les autres, est quelque chose d’assez savoureux à observer de près.
Propos recueillis par Quentin Laurens
Erik Satie de Christian Wasselin.
Un volume broché de 340 p., 11 x 18 cm, comportant un encart de 8 p. (21 reproductions en couleur)
Paris, éditions Gallimard, coll. Folio/biographies. ISBN 978-2-07-299389-3. Publié en mai 2025.


