Accueil > Richard III

Critiques / Théâtre

Richard III

par Caroline Alexander

Serial killer, Richard

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

La plus jouée de toutes les tragédies, comédies, pièces historiques de Shakespeare, n’est ni Hamlet, ni Le Roi Lear, ni Le Songe d’une nuit d’été, ni Roméo et Juliette, c’est Richard III, sang bleu à la une, chronique d’un tueur en série spécialisé dans l’assassinat des princes régnants et de leurs descendants. Aux Amandiers de Nanterre, Philippe Torreton courbe le dos sous une bosse difforme et chausse les brodequins claudicants du boiteux. Après tant d’acteurs phare, au cinéma comme au théâtre, Laurence Oliver ou Al Pacino, Martial di Fonzo Bo, Bernard Giraudeau ou encore, naguère, Robert Hirsch auquel il s’apparente par les nerfs à fleur d’hystérie, il est un Richard III de fièvre et de folie, un animal traqué, un mal-aimé haineux, un perdant né, accroché à la seule rage de défier la fatalité.

Les halètements mortifères d’un destin maudit

Un Richard de ce type, sanguinaire et miné d’ambition, a réellement existé dans la chronologie des cours royales d’Angleterre, tout comme a eu lieu, au cœur du XVIe siècle, la Guerre des Deux Roses opposant les maisons royales d’York et de Lancastre. Sa figure énigmatique clôt une sorte de tétralogie de fresques historiques où Shakespeare consacre les trois premiers opus à la figure d’Henry VI. A cette époque, les faits relatés, ré-imaginés par le poète de Stratford-on-Avon, étaient encore tout frais dans la mémoire des contemporains. C’était, avant la lettre et longtemps avant Brecht, du théâtre politique, ou plus exactement de conscience politique. Philippe Calvario a tâté de ce théâtre là avec des pièces de Botho Strauss (Grand et petit) de Koltès (Roberto Zucco, également inspiré d’un criminel ayant vraiment existé), et aussi à l’opéra où il monta avec brio Angels in America de Peter Eötvos. Il connaît bien cette musique-là si on peut dire, Calvario, et sur le vaste plateau des Amandiers de Nanterre, dans la lumineuse traduction de Jean-Michel Deprats, il a su insuffler à Richard III les halètements mortifères d’un destin maudit.

Un grand moment de théâtre

La lisibilité, le dépouillement priment dans un décor aux symboles un peu japonisant, où le rouge et le blanc des roses en guerre s’affrontent, où des murs basculent, changeant de formes et de fonction, devenant tréteau chavirant, tour infernale, tombe ou champ de bataille sur la terre grasse et humide d’Angleterre.
On découvre Anne Bouvier en Lady Anne hallucinée par ses propres réactions d’attraction répulsion à l’égard du monstre qui vient d’ assassiner son mari et Marie-Christine Letort, dans ses fureurs impuissantes de veuve et son calvaire de mère d’enfants massacrés. On retrouve Florence Giorgetti, Reine Marguerite à la dérive, sorcière et jeteuse de sort, Martine Sarcey, reine-mère à la douceur envenimée... Les femmes mènent le jeu autour d’un Philippe Torreton en avorton au bras gauche atrophié Il investit Richard III comme s’il était sa propriété. Avec une hargne de chaque instant, substituant aux jeux de séduction dont l’ogre dévoreur use pour suborner ses victimes, une sorte de retour en enfance qui appelle la compassion. Et nous offre un grand moment de théâtre.

Richard III de Shakespeare, texte français de Jean-Michel Deprats, mise en scène de Philippe Calvario, scénographie de Karine Serres, lumières de Bertrand Couderc, musique d’Eric Neveux, costumes d’Aurore Popineau, avec Philippe Torreton, Alban Baumard, Annie Bouvier, Pauline Bureau, Nicolas Chupin, Florence Giorgetti, Martial Jacques, Marie-Christine Letort, Joachim Salinger, Martine Sarcey. Théâtre des Amandiers à Nanterre, du mardi au samedi à 20h, dimanche à 15h30. Jusqu’au 23 octobre. Réservations : 01 46 14 70 00. En tournée du 3 novembre au 19 mars.

Photo : Pascal Victor

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.