Le Voyage d’hiver de Schubert au Théâtre de l’Athénée
Présenter le lied sur un plateau
Ian Bostridge, Julius Drake et Deborah Warner se livrent à une autopsie des vingt-quatre séquences du cycle schubertien.
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- 24 novembre 2025
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AUTEUR D’UN OUVRAGE PASSIONNANT intitulé Le Voyage d’hiver de Schubert - Anatomie d’une obsession (publié en traduction française chez Actes Sud en 2017), le ténor britannique Ian Bostridge est l’un des grands spécialistes de ce cycle de vingt-quatre lieder. Non seulement par ses multiples interprétations au concert de ce chef-d’œuvre incontesté du répertoire vocal allemand, mais bien par le caractère visionnaire de sa pensée esthétique sur l’œuvre. Accompagné par un autre artiste d’exception, le pianiste Julius Drake, son partenaire régulier depuis de longues années, Ian Bostridge présente sur la scène du Théâtre de l’Athénée une version mise en scène par Deborah Warner, laquelle propose au spectateur de redécouvrir ce cycle fameux en en approfondissant la perception et la compréhension. « Beaucoup estiment extrêmement bien connaître Winterreise, écrit-elle. Mais en tant que public, le connaissons-nous réellement aussi bien que nous le prétendons ? [...] Avons-nous eu l’occasion de vivre cette œuvre comme l’expérience dramatique entièrement immersive qu’on prétend qu’elle peut être ? Notre allemand est-il réellement assez bon pour saisir les nuances de chaque mot ? »
Gros-plan
On pourrait à cette lecture se préparer à assister à un spectacle quasi didactique, par son projet affiché de donner à entendre toutes les nuances de la partition, de permettre une vision « en gros plan » des subtilités de la musique dans leur rapport aux poèmes de Wilhelm Müller. Mais c’est fort heureusement le théâtre pur qui affiche ses droits dès le premier lied, par la force et la beauté d’un décor très nu, travaillant toutes les nuances entre le blanc et le noir et l’expression tragique du personnage du voyageur. Ian Bostridge, visage presque émacié, silhouette longue errant dans le froid et la solitude va parvenir, au long de ces quelque soixante-quinze minutes de musique, à captiver l’auditeur, soutenu dans l’ombre par un piano halluciné, tour à tour mélancolique et violent, lugubre et cassant, d’une tendresse passagère soudainement rompue par l’angoisse et le malheur. La traduction en français de l’intégralité de chaque lied s’affiche sur le mur noir, parfaitement synchrone avec le déroulement de la musique, favorable sans aucun doute à la compréhension de ce qu’énoncent les poèmes, lied après lied.
Pléonasmes
Pourquoi, alors, souligner par une mise en scène en pléonasme chaque geste évoqué par le poème ? Lorsque le voyageur inscrit le nom de sa bien-aimée sur la glace, faut-il vraiment appuyer le propos (parfaitement lisible sur le mur...) en faisant docilement exécuter l’action par l’interprète ? Pourquoi, lorsque à la fin du premier lied, ce sont les mots Gute Nacht qui sont une dernière fois énoncés, faut-il les voir écrits par le chanteur sur le volet de la maison de celle qui l’a abandonné ? Malgré la beauté du jeu de Ian Bostridge, excellent acteur à l’opéra, au beau visage certes un peu vieilli mais toujours extraordinairement expressif, malgré la force de l’interprétation de Julius Drake, on finit par se lasser de mettre en oeuvre son regard au détriment de son écoute. Car l’un ne s’ajoute malheureusement pas à l’autre mais s’y substitue. Il me semble qu’il aurait mieux valu chorégraphier Le Voyage d’hiver ou du moins prendre l’oeuvre par un biais véritablement interprétatif, plutôt qu’en illustrer les images en tentant de rendre explicite ce qui gagne à être suggéré.
Illustrer
Car c’est justement l’essence du lied que d’ériger, par la musique, un discours plus ambigu que le texte, plus énigmatique, aux significations plus diverses et plus riches. Et pour cela, le surtitrage suffit à assurer l’auditeur de la bonne compréhension du poème. Poésie n’est pas théâtre, faut-il le rappeler ? Et même si la mise en scène propose son propre voyage, par la mobilité de l’interprète, la variété de ses attitudes et de ses gestes, les effets dramatiques que permettent les déplacements dans l’espace de la scène, la façon dont la musique de Schubert résonne n’y gagne pas grand chose. L’apparition au tout début du spectacle d’un vieil homme qui ne va réapparaitre qu’à l’écoute du tout dernier lied, Der Leiermann (Le Joueur de vielle), n’est là encore que plate illustration du texte, qui non seulement n’apporte rien mais annule la force des images de Müller. Le voyageur ne questionne-t-il pas le joueur de vielle pas à la toute fin du cycle : « Wunderlicher Alter, soll ich mit dir gehn ? » (Étrange vieillard, dois-je venir avec toi ?). Voyant apparaître le comédien muet qui figure docilement le personnage, on s’attend presque à le voir répondre sottement : « Ja, du sollst ! » (Oui, tu le dois !). Dommage...
Illustration : Ian Bostridge (photo : Stéphane Lagoutte)
Franz Schubert : Le Voyage d’hiver. Ian Bostridge, ténor ; Julius Drake, piano. Scénographie et costumes : Justin Nardella ; lumières : Jean Kalman ; mise en scène : Deborah Warner. Paris, Théâtre de l’Athénée, 19 novembre 2025.



