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Critiques / Opéra & Classique

Pourquoi la Musique ? - La musique au tournant des siècles - Aimez-vous Beethoven ?

par Olivier Olgan

Trois livres sur la musique - parce qu’elle le vaut bien

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Elle ne sert à rien. Pourtant elle nous révèle à nous-mêmes, à nos mythes et à notre temps. La musique est au cœur des livres de Francis Wolff, Brigitte François-Sappey et Bruno Ory-Lavollée, sortis ces derniers mois. Chacun a sa façon, philosophique, historique ou épicuriste tente d’en percer le mystère et d’en prolonger la grâce qu’elle nous insuffle.

Le plus universel

Le plus universel (et ambitieux) Pourquoi la musique ? de Francis Wolff (Editions Fayard, collection Histoire de la pensée, 2015).
C’est en philosophe du langage que ce professeur éminent à l’École normale supérieure de Paris tente d’éclairer ce que la musique a d’insaisissable pour le métaphysicien avec une double ambition ‘sans concession ni à l’expérience musicale, ni à la conceptualité philosophique’. Ce défi paradoxal à propos « d‘un art apparemment le plus abstrait, mais qui a le plus d’effets concrets. Et donc le plus rebelle au concept’ est tenu grâce à une qualité d’écriture sans jargon, l’universalité des exemples musicaux et une approche très socratique en partant de questions faussement naïves comme Qu’est-ce que la musique ?, Ce que nous fait la musique, Ce qu’elle nous fait au corps, Ce qu’elle nous fait à l’esprit … qui sont autant de chapitres.
A partir de qu’il définit comme ‘un événement qui compte tant pour l’humanité’ (ni image, ni récit), le philosophe ouvre des perspectives passionnantes : « Il n’y a pas d’humanité sans musique. Et inversement, il n’y a pas de musique au sens complet, sans une humanité qui reconnaît sa forme et sa marque propre. » Françis Wolff renoue -et nous plonge- dans une quête intellectuelle et sensible qui prolonge subtilement et magistralement les jalons déjà posés par Bergson, Valéry, Bachelard, Jankélévitch, Levy Strauss. Comme ses ainés, la réflexion toujours limpide mais elle appelle toutes les musiques, tous les genres - de Patti Smith à Bach - avec une langue gourmande quand il s’agit de rendre compte de ses expériences musicales, qui sont souvent autant d’émerveillements intimes. Double sensible du métaphysicien, l’auditeur mélomane n’est jamais loin pour rester au contact de la matière sonore : profitant des technologies actuelles, une play list des 88 thèmes musicaux commentés est même disponible gracieusement sur le site www.pourquoilamusique.fr .

Loin des théories arides ou verbeuses, cette somme magistrale éclaire d’une vision renouvelée ce «  monde imaginaire d’événements purs  » d’une part, la relation de l’homme à l’art d’autre part, et confirme que la musique si elle ne sert à rien est la meilleure façon pour l’humanité de sortir de la caverne platonicienne et de ses images omniprésentes. Pour une vibrante perspective humaniste.

La citation : « La musique réalise des mondes imaginaires que la métaphysique ne peut pas même imaginer, où nos pourquoi sont satisfaits. »

Le plus historique

Le plus historique (et impertinent). La Musique au tournant des siècles de Brigitte François-Sappey, Editions Fayard, collection Les chemins de la musique, 2015).
« L’émotion est bien le but suprême de tout art et si sa quête est avivée au tournant des siècles, le passage mérite l’examen. » : l’angle historique adopté par la musicologue spécialiste du XIXème siècle surprendra celui qui ne goûte pas particulièrement la numérologie : proposer un condensé de l’histoire de la musique temporel sur cinq siècles uniquement à partir des 25 années (entre 89-15) qui les séparent du suivant et géographique sur quatre pays européens (Allemagne, Angleterre, France, Italie).
Le découpage apparait pourtant justifié comme en témoignent les nombreux indices collectés : 1600, révolution copernicienne et naissance de l’opéra ; 1789-1814, Révolution française et industrielle ; 1913, modernité radicale dans tous les arts (abstraction pictural et musicale) … mais toute l’histoire ne tient pas dans ces fentes historiques : Bach, Haendel disparaissent autour de 1750… 1700 n’entraine aucune révolution… En guise de consolation, Brigitte François-Sappey rappelle dans la qualité des informations synthétisées que « chacun trouvera son chemin car le regret d’un passé enfui s’accompagne généralement d’une tension vers de renouveau. »

Si vous appréciez les survols – avec leurs formules heureuses et les injustices criantes – l’auteure sait nous faire partager sa fascination pour ces entre-deux, ces périodes fertiles où « le franchissement d’un siècle chasse le plus souvent la mélancolie au profit de la reverdie » du suivant. Car le défi est bien de sonder les cœurs et les mentalités à chaque passage de siècle. L’avantage de la démarche : une synthèse souvent brillante – même si parfois inégale – de ce qui constitue le moteur – et la dynamique souvent nationale – des mutations au tournant de chaque siècle : 1600 et 1700 concerne l’Italie et la France, 1800 la Germanie dans son entier. Avec l’éclosion des écoles nationales, 1900 est internationale, planétaire au tournant 2000…

Bien évidemment, et paradoxalement pour un livre d’historien, le lecteur regrette qu’une analyste aussi fine et transdisciplinaires sur les siècles passés consacre malgré la promesse préalable que « le tournant d’un millénaire oblige plus encore à une réflexion singulière » qu’une dizaine de pages sous forme de quelques pistes sans risque sur le passage 1989-2015. Les enjeux contemporains nourris des mutations précédentes exigeaient à nos yeux une vision innovante des mutations en cours. Les pistes sont pourtant nombreuses tant du côté du raz de marée de la musique populaire (marginalisant la musique savante), grâce à la technologie qui transforme la façon d’écrire, de jouer et d’écouter la musique, que de l’économie d’un art largement bousculé….. A chacun de collecter dans ‘cette fertilité symbolique’, les indices qui caractérisent la musique pour le siècle qui s’ouvre.

Citation : « L’émotion est bien le but suprême de tout art et si sa quête est avivée au tournant des siècles, le passage mérite l’examen. A chaque passage, des générations se croisent et se défont."

Le plus militant

Le plus militant (et exalté). Aimez-vous Beethoven ? Éloge de la musique classique, par Bruno Ory-Lavollée, Le Passeur Editeur, 2015. « La musique classique étrangement avait besoin qu’on la défende. Peut-être même d’un coup de gueule. » : c’est en militant – à la fois professionnel engagé (il dirige le Festival des Forêts) et en mélomane éclairé que Bruno Ory-Lavollée nous fait partager son amour de la musique savante, son inquiétude et sa consternation de sa marginalisation dans la ‘consommation actuelle’ de la culture, et des perspectives pour remonter la pente : d’abord en balayant les stéréotypes qui collent aux genres (élitisme, ringardise, coût, …), en définissant la place de la culture classique et patrimoniale dans notre société, pour ensuite lancer des propositions pour réinventer le concert, recréer des ponts entre musiques classique et populaire, aller à la conquête de nouveaux publics n’ayant ni peur de recourir au marketing et à l’aide de l’Etat….

Avec conviction, enthousiasme et de nombreux exemples (elle aussi disponible gracieusement sur deezer : www.dzr.fm/aimezvousbeethoven ), le passionné brosse ce que la musique savante peut devenir en ce début de siècle, avec un côté ‘couteau suisse’ qui s’adresse tout azimut aux parents, aux professeurs, aux élus, aux mélomanes et… les autres en mettant en évidence les enjeux culturels, éducatifs et sociaux de la musique classique. Il ne s’agit pas seulement d’ouvrir les oreilles mais de remonter ses manches pour donner à entendre un patrimoine qui donne un sens au silence : « Avec la musique, il s’agit donc de donner à ce silence, ainsi que nos vies tentent de le faire, un écrin digne de lui. »

Citation : « Je rêve donc de longue date d’un livre qui rende hommage à un art que je considère comme un des sommets de la civilisation, et pour cela en explicite la valeur et la spécificité. Car aimer en connaissant, c’est aimer mieux. »

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