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Critiques / Théâtre

Par-dessus bord de Michel Vinaver

par Gilles Costaz

Les affaires sont les affaires

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Par-dessus bord de Michel Vinaver a longtemps fait peur. Cette volumineuse pièce sur la vie d’une entreprise a été créée en 1973 par Roger Planchon, dans une version retouchée par le metteur en scène (au grand dam de l’auteur), et, en 1983 par Charles Jorris au Théâtre populaire romand. Christian Schiaretti la monte aujourd’hui dans son texte intégral, et c’est une première en France. Près de six heures et demie de spectacle (entracte non compris), trente comédiens en scène et trente techniciens à l’œuvre : quel théâtre subventionné pourra encore nous offrir une telle production ? Heureusement, le spectacle est réussi et éloigne vite les craintes qu’il y a à suivre les aléas d’une entreprise de papier hygiénique. En fait, l’œuvre de Vinaver est à la fois un tableau de la vie d’une industrie et une comédie sur le mensonge du langage. Car ce papier hygiénique, une fois traité comme une marchandise, met en lumière toute la duperie du marketing, cherchant à anoblir ce qui ne l’est pas, et débusque le discours d’une société post-soixante-huitarde se livrant à la farce d’une illusoire libération.
Bien que Vinaver ait perçu le monde économique de façon visionnaire (depuis 1970, année de l’écriture, rien n’a tellement changé dans cette féroce marche en avant du monde des affaires), le spectacle conserve sa date d’origine, avec des costumes cintrés, colorés, moulants. Dans cette imagerie un peu lointaine, l’on accompagne un instant le vieux directeur égrillard de Ravoire et Dehaze qui mène la société selon les lois d’un capitalisme vétuste. Il meurt. L’un de ses deux fils, celui qui n’est pas légitime, pousse son frère dans les marges, sans lui retirer un titre glorieux, et fait entrer une nouvelle équipe aux dents longues. Le marketing, la prospective et l’intox dictent alors leurs règles. Les résultats explosent (le papier « Mousse et Bruyère » se vend bien mieux que le papier tricolore promue par l’ancienne direction) mais le rival américain rêve d’avaler la fabrique française. Il y parviendra. Une partie du personnel est éliminée mais, avec les mariages et les cérémonies d’adieu, tout cela peut ressembler à une fête…

Le démarrage, qui privilégie l’univers sans couleurs des cartonnages, est un peu lent. Avec une mise en crise d’un espace aux tons criards et une formation musicale jazzy, l’acidité de la pièce se développe. Les mouvements latéraux du personnel prennent leur allure mécanique. Les réunions deviennent des rituels. L’action, c’est-à-dire les conflits, les ambitions, les jeux de rôle, se déplace d’un point du plateau à l’autre. L’on passe du siège social et de l’usine au VRP allant sans cesse vendre ses produits à une commerçante modeste et soupçonneuse. Et il y a toute cette atmosphère des ateliers et des bureaux qui suintent la vie étouffante et le paternalisme démagogique de directeurs carnassiers. C’est une vie – celle de la société en marche – et c’est une série de vies.
A découvrir la pièce en son entier, le théâtre de Michel Vinaver résonne différemment de ce qu’on pense généralement. Il a des ressorts mythiques, il découpe la réalité à coups d’humour, il a une langue qui n’est pas la reproduction du langage moyen. Les acteurs – Olivier Borle et Dimitri Rataud, dans les rôles des frères concurrents, Clara Simpson en Américaine folle de la France, Isabelle Sadoyan et Jérôme Quintard jouant le monde extérieur du petit commerce, pour ne citer qu’eux - dessinent avec une science allègre les personnages variés. Alain Rimoux incarne à la fois – et il le fait avec souffle – le directeur vieillissant et le patron américain. On pourra ne pas tout aimer dans ce long fleuve implacable mais l’expérience est unique et la fresque absolument saisissante.

Par-dessus bord de Michel Vinaver, mise en scène de Christian Schiaretti, scénographie de Renaud de Fontainieu et Fanny Gamet, costumes de Thibaut Welchlin, musique d’Yves Prin, avec Alain Rimoux, Olivier Balazuc, Olivier Borle, Jany Gastaldi, Daniel Kenisberg, Philippe Morier-Genoud, Christine Pignet, Guesh Patti, Dimitri Rataud, Daniel Pouthier, Isabelle Sadoyan, Didier Sauvegrain, les musiciens de l’ensemble In et Out ( 7 heures). Théâtre national populaire, Villeurbanne, tél. : 04 78 03 30 00, 8 mars-13 avril. Théâtre national de la Colline, tél. : 01 44 62 52 52, 17 mai-15 juin. Texe Actes-Sud Papiers et l’Arche.

Crédits photo/ Christian Ganet

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