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Critiques / Opéra & Classique

POPPEA E NERONE de Monteverdi (réorchestré par Philippe Boesmans)

par Caroline Alexander

Monteverdi deux fois revisité et toujours glorieux

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Pour trois représentations seulement – et c’est dommage – l’Opéra de Montpellier affiche cette insolente et superbe version du dernier opéra de Claudio Monteverdi, Le Couronnement de Poppée rebaptisé Poppea e Nerone/Poppée et Néron, créée il y a un an en coproduction par le Teatro Real de Madrid.

Pour Gérard Mortier, son directeur, le remodelage sonore de l’un des plus purs chefs d’œuvre de la musique dite baroque constituait en fait la nouvelle version d’une commande passée en 1986 au compositeur belge Philippe Boesmans.

A l’époque Mortier était le patron de La Monnaie de Bruxelles et Boesmans débutait une carrière qui allait vite prendre les dimensions internationales que l’on connaît (Reigen, Wintermärchen, Julie... ont fait le tour du monde). Plus de vingt ans ont passé et la création madrilène diffère nettement de la bruxelloise. L’univers insolite - baroque d’aujourd’hui - du metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski a bouleversé la donne et Boesmans a spécialement ré-oxygéné sa partition. Le résultat s’imprime à la vue et à l’oreille comme un coup de fouet.

Réflexions sur le pouvoir, digressions sur le sens de la vie

Réflexions sur le pouvoir, digressions sur le sens de la vie : c’est le philosophe Sénèque qui ouvre le bal par un prologue parlé (en anglais). Il est professeur dans une université des années cinquante, il tente de transmettre à ses étudiants (costumes gris, humeur joyeuse) les principes fondamentaux du doute et de l’acceptation de la mort. Certains lui répliquent, ils s’appellent Néron, Poppée, Octavie, Othon, Lucain… Ils ont figuré dans l’Histoire en un temps qui précède notre ère, avant de devenir les héros de cet opéra dont le véritable prologue musical (chanté en italien) s’ouvre ensuite sur l’arrivée de trois créatures, pin up langoureuses et allumeuses couronnées Miss : Vertu, Fortune et Amour.

On retrouve l’univers décalé de Warlikowski dans ce qu’il a de plus juste et de plus provocateur, ses manies – l’inamovible lavabo de toutes ses mises en scène est accroché sur un panneau côté jardin – et son art de fouiller les dessous des personnages dans leurs dérives politiques et sexuelles (parfois simplement humaines). Les décors de Malgorzata Szczesniak, sa fidèle collaboratrice, font glisser les actions de la salle de classe avec ses bureaux garnis de machines à écrire au plateau nu de la dernière scène quand Néron et Poppée chantent le triomphe de leur amour assassin. Les costumes mêlent le kitsch aux références cinématographiques et aux clichés de gardes bottés en uniformes noirs.

Narcissisme et culte de la personnalité

Néron tyran, Néron dictateur, Néron érotomane, Néron en démence. Toutes les facettes de l’empereur sont déclinées de scène en scène. Comme celles de Poppea, nymphomane ivre d’ambition. Des projections filmées en noir et blanc soulignent les ébats et les débats, images d’archives de la foule fanatisée de nazis, les bras levés. Des vidéos captées en direct renvoient en gros plans les visages des personnages via leurs interprètes. Un micro baladeur se transforme en caméra. Des textes, des citations s’impriment sur les écrans. Einstein y côtoie Sénèque.

Narcissisme et culte de la personnalité sont les mamelles du fascisme semble professer Warlikowski en prenant Sénèque pour porte-voix. Rien ne peut résister à Néron, ni les femmes, ni les hommes, ni sa garde de gymnastes ou de clones qui le dédoublent à l’infini. La débauche est dans les corps, les esprits, les âmes. Ce désenchantement, cet érotisme sont présents dans le livret de Giovanni Busenello et dans la musique de Monteverdi dont seuls deux manuscrits (l’un de Naples, l’autre de Venise sont restés intacts). Les orchestrations et réorchestrations diverses ont donc été choses courantes.

Instruments anciens et doubles synthétisés

Celle opérée par Philippe Boesmans relève d’un concept paradoxal qui consiste à s’éloigner de la tradition tout en la respectant. Il réussit cet apparent tour de passe-passe avec grâce. Totalement fidèle à Monteverdi, il en secoue les tempos et glisse parmi les instruments d’usage – clavecin, harpe, violes… - des doubles synthétisés, un harmonium (à la place de l’accordéon de 1986), des vibraphones et autres percussions. L’attention qu’il porte aux voix dans toutes ses œuvres lyriques, reste ici aussi attentive. Le moelleux baroque cède au profit de sonorités plus sèches qui cadrent parfaitement avec le radicalisme de la mise en scène. Dans la fosse, sous la direction précise du chef allemand Peter Tilling, l’Orchestre National de Montpellier les met en cadences et en danses tantôt rapides, tantôt voletant au gré des sentiments.

Sexy de silhouette et chaude de timbre la Poppea de la soprano Marie-Adeline Henry (une ancienne de l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris), féline et dominatrice vamperait ou baiserait la terre entière, hommes, femmes, chats et chiens, s’il en était besoin pour arriver à ses fins. Elle monte tous les échelons du pouvoir, tandis que le Néron du ténor Leonardo Capalbo, voyou débauché, les dégringole. Despote paranoïaque, entre exécutions et orgies, il occupe tous les terrains sur les pentes de la déchéance. Face à ses divagations, Sénèque trouve en Antonio Abete, basse italienne, sagesse et clairvoyance, Othon – le jeune contre-ténor Jakob Huppmann - lui oppose une fragilité de hippie désabusé tandis que Drusilla, la pure, la courageuse s’incarne à merveille dans la voix lumineuse et le charme de la jeune soprano Clémence Tilquin. Gemma Coma-Alabert campe une Ottavia douloureusement sacrifiée, Jadwiga Rappe/la nourrice et Robert Burt/Arnalta rivalisent de frasques clownesques.

Culotté, imaginatif, excessif

Culotté, imaginatif, excessif : le spectacle porte toutes les qualités hors série de ce phénomène nommé Warlikowski. Ses qualités et ses revers, les reptations au sol usées jusqu’à la corde depuis les ex avant-gardes des années cinquante, et la notion du temps : avec l’ajout du prologue et quelques interminables démonstrations de gymnastes au lancer des actes, le spectacle dépasse quatre heures d’horloge, et, il faut bien l’admettre, engendre ici et là quelques brins de lassitude.

Poppea e Nerone d’après l’Incoronazione di Poppea de Claudio Monteverdi, livret de Giovanni Francesco Busenello, orchestration de Philippe Boesmans, Orchestre national de Montpellier Languedoc-Roussillon, direction Peter Tilling, mise en scène Krzysztof Warlikowski, décors et costumes Malgorzata Szczesniak, lumières Félice Ross, chorégraphie Claude Bardouil, vidéos Denis Guéguin. Avec : Marie-Adeline Henry, Leonardo Capalbo, Gemma Coma-Alabert, Jakob Huppmann, Antonio Abete, Clémence Tilquin, Micaëla Oeste, Karen Vourc’h, Serge Kakudji, Isaac Galan, Hannah Esther Minutillo, Jadwiga Rappe, Robert Burt, Thomas Bettinger, Gerardo Lopez, Antonio Lozano.

Montpellier – Opéra Berlioz Le Corum, les 15 et 17 mai à 20h, le 19 à 15h.

04 67 60 19 99 – www.opera-orchestre-montpellier.fr

Photos Marc Ginot - Opéra National de Montpellier

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2 Messages

  • J’y étais.Une accumulation des poncifs de la provocation.Très banal,en somme.Quant à la musique,c’est très décevant.Non,vraiment je n’ai pas aimé.Beaucoup de départs à l’entracte.Il y a encore des mélomanes sensés et épris de musique.
    Le roi est tout nu,c’est évident.

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  • On peut être un mélomane sensé et épris de musique et avoir profondément aimé ce spetcacle, tant pour l’interprétation musicale, précise et toujours dramatique, loin d’un hédonisme vain, que pour la puissance théâtrale de la mise en scène, dont l’article rend parfaitement compte et à laquelle les chanteurs adhèrent avec un formidable investissement, donnant du coup le meilleur d’eux-mêmes. Le seul reproche que l’on pourrait faire aux productions, tant lyriques que théâtrales de Warlikowski, c’est qu’elles nécessiteraient chacune au minimum deux visions, tant les plans de jeu se multiplient, tant le moindre geste du moindre figurant en fond de scène fait sens, tant le regard et la réflexion sont sollicités à chaque instant, poussant, il faut l’admettre, la disponibilité du spectateur dans ses retranchements. Mais tant de théâtres lyriques, y compris, en France, le supposé plus prestigieux (j’habite à Paris et je ne mets plus les pieds à Bastille ou à Garnier, en comptant les jours jusqu’à 2015), se vautrent dans la paresse et une conception purement alimentaire de l’opéra comme art de divertissement pour CE en mal de respectabilité, que les Montpelliérains devraient être fiers d’avoir accueilli cette production majeure.

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