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Critiques / Opéra & Classique

PLATEE de Jean-Philippe Rameau

par Caroline Alexander

Rameau en rade chez Chanel

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Année Rameau oblige. La nouvelle production de l’Opéra Comique était attendue avec appétit. L’alliance du maestro William Christie (et ses Arts Florissants) et du metteur en scène Robert Carsen pour ce bijou de fantaisie qu’est Platée promettait des étincelles de musique et d’humour en résonance au 250ème anniversaire de la disparition du compositeur.

L’histoire de cette grenouille qui se prend pour une nymphe à laquelle même les dieux ne peuvent résister introduisit en 1745, pour la première fois dans l’histoire de l’opéra, le miel et le fiel de la satire, de la parodie et même de l’autodérision. Pour déjouer la jalousie de Junon, Jupiter met en scène une idylle avec le laideron Platée, ainsi Junon rassurée lui laissera le champ libre pour d’autres fredaines. De la musique à la société, toutes les modes y sont allègrement pastichées. Après ses triomphes des Indes Galantes ou d’Hippolyte et Aricie, Jean-Philippe Rameau (1683-1764) inventait le burlesque lyrique à l’occasion du mariage du Dauphin de France avec l’Infante d’Espagne.

On ne peut pas gagner à tous les coups. A l’Opéra Comique, c’est de la fosse - surélevée comme il se doit quand l’orchestre joue sur instruments anciens -, que le véritable hommage à Rameau s’est fait entendre. William Christie empêché d’y descendre pour raisons de convalescence (mais présent dans la salle au soir de la première) a transmis sa baguette à Paul Agnew, fidèle ténor des Arts Florissants et autrefois ébouriffant interprète du rôle-titre dans la production de Marc Minkowski-Laurent Pelly au Palais Garnier (voir WT 2118 du 11 décembre 2009). Agnew passe du chant à la direction d’orchestre avec allant, précision et cadence serrée gorgée d’humour, autant de caractères qui vont bien au teint et à la forme de Platée.

C’est le regard qui souffre malgré quelques pépites de drôlerie. Après les réussites de De la Maison des Morts à Strasbourg (voir WT 3864 du 1er octobre 2013), la reprise de Alcina de Händel au Palais Garnier (voir WT 3998 du 1er février 2014) et cette Flûte enchanteresse, il y a à peine une semaine à Bastille (voir WT 4047 du 14 mars), Carsen succombe à une boulimie d’effets, un peu à la manière de Mariame Clément qui nous mettait au bord de l’indigestion à l’Opéra National du Rhin de Strasbourg en mars 2010 (voir WT 2241). Trop de gags tuent l’esprit du gag.

Karl Lagerfeld, copie conforme

L’idée d’expédier la nymphe grenouille dans les salons Chanel de la rue Cambon et de métamorphoser Jupiter en dieu de la Haute Couture parisienne sous les traits de Karl Lagerfeld ne manque pas de piquant. Surtout quand celui-ci apparaît en haut de son grand escalier, en copie conforme - tignasse argent tirée en queue de cheval, lunettes noires et Choupette, son chat persan dans les bras -. Mais les surcharges pèsent dès le lever de rideau sur un prologue en lanières argentées dans un magma de costumes de tout et de n’importe quoi et de draps emmaillotés mi toges, mi serviettes de bain de ce qui pourrait être un centre de thalasso.

Puis en noir et blanc, chic et choc, avec lustres muraux, bar, tables nappées, une immense salle de restaurant dont Mercure est le gérant et Cithéron le chef de rang. Restaurant de palace, dans lequel émerge, par un tour de passe-passe, un salon de beauté où la nymphe grenouille en tongues et sortie de bain se fait manucurer, pédicurer, masser, peloter en vue de séduire Jupiter… Place ensuite au podium des défilés d’une fashion week branchée, avec ses chaises en plexiglas et sa foule bariolée. Rien ne manque aux clichés, ni les téléphones portables, ni l’écran de télévision où se déhanchent les vrais mannequins maison. Canulars, blagues de potache, extravagance sans grâce des costumes, ballets aux bouffonneries poussives, tout déborde de partout.

Platée clown de cabaret

Le rôle de Platée a été composé pour un homme. A l’origine un haut de contre, peu à peu remplacé par un ténor. Le néerlandais Marcel Beekman se plie sans rechigner aux facéties de la mise en scène et de la direction d’acteurs. La voix, pleine, riche, grimpant haut, fait joujou, passe par tous les registres, son jeu additionne les outrances, et convertit Platée en clown de cabaret.

Bonne prestation des chanteurs dont beaucoup sont issus du Jardin des Voix, créé par Christie en complément des instrumentistes des Arts Florissants. Marc Mauillon, toujours d’une netteté quasi graphique, met son timbre de baryton au service d’un Cithéron plein de morgue, Cyril Auvity s’empare de Mercure dans une sorte de désinvolture qu’il aère de ses inflexions de contre-ténor, Emilie Renard, en tailleur Coco moulé, se contente du rôle bref de Junon, juste le temps de lui donner la consistance comique et la chaleur de sa voix de mezzo.

Très attendue dans le rôle clé de La Folie et son air fameux du deuxième acte, la soprano allemande Simone Kermes s’est davantage fait remarquer par ses incessants changements de tenues, une robe nouvelle par apparition, que par la constance de son timbre de colorature, tantôt grimpant aux cimes, tantôt descendant dans un médium sans relief.

Paul Agnew heureusement n’en manquait guère, insufflant aux musiciens les justes doses de sensualité, de verdeur et de plaisir qui font le suc et le sel de la musique de Rameau.

Platée de Jean-Philippe Rameau, livret d’Adrien-Joseph Le Valois d’Orville d’après la comédie de Jacques Autreau. Chœur et orchestre Les Arts Florissants, direction Paul Agnew, mise en scène et lumières Robert Carsen, décors et costumes Gideon Davy, chorégraphie Nicolas Paul, lumières Peter von Praet et Robert Carsen. Avec Marcel Beekman, Marc Mauillon, Cyril Auvity, Emilie Renard, Simone Kermes, Emmanuelle de Negri, Edwin Crossley-Mercer, Joao Fernandes .

Opéra Comique les 20, 22, 24, 25, 27 mars à 20h, le 30 à 15h

0825 01 01 23 – www.opera-comique.com

Photos Monika Rittershaus

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