Orphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck

Les charmes secrets d’un grand opéra transposé dans un petit lieu

Orphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck

Monter en format réduit l’un des plus grands chefs d’oeuvre de l’histoire de l’opéra, il fallait l’oser ! Comme son nom l’indique la compagnie « Manque pas d’Airs » n’en manque ni au singulier, ni au pluriel. Elle ose donc, fait le pari… et le gagne. Par la magie de la proximité des corps, des cœurs et des voix, par l’intelligent découpage du livret, par son astucieuse transposition musicale où un modeste piano droit fait office d’orchestre, par une mise en scène inventive mais sans chichis, par, enfin, l’interprétation de jeunes pousses de l’art lyrique qui ne demandent qu’à grandir.

Archétype de la réforme entreprise par Gluck (1714-1784), Orphée et Eurydice est considéré comme le chef d’œuvre absolu de cet Allemand qui fut le professeur de clavecin et de chant de Marie-Antoinette et qui de Prague à Vienne, en passant par Milan, Naples, Copenhague, Dresde et Londres fit de sa musique un art nomade qui influença des générations entières. Après Monteverdi qui en 1607 fit d’ Orfeo le premier opéra reconnu comme tel, Gluck s’empare à son tour du mythe. Le musicien Orphée dont la lyre apprivoise les bêtes, les hommes et les dieux pleure son Eurydice morte d’une morsure de serpent le jour leurs noces. Il la suivra en enfer dans l’espoir de la ramener à la vie. La grâce lui en est accordée à condition d’effectuer le trajet sans jamais se retourner sur sa bien aimée… Espoirs et désespoirs, suspicions, jalousies, toutes les passions de l’amour vont ainsi éclore et éclater en musique.

La saga des légendaires amoureux de l’au-delà

Ils sont tout près de nous, on pourrait presque les toucher et respirer leur haleine sur la petite scène du théâtre Mouffetard que dirige le comédien Pierre Santini, une proximité déroutante dans le monde de l’opéra et qui d’emblée impose la sincérité et la justesse. Devenue opéra de chambre, chantée en français dans la version que Pïerre-Louis Moline écrivit pour Berlioz, la saga des légendaires amoureux de l’au-delà va se conjuguer sur le mode l’intime et de la fantaisie. L’ample chœur est ramené à un quatuor de jeunes chanteurs aux tessitures complices et complémentaires – Romain Beytout/baryton, Xavier de Lignerolles/ténor, Virginie Thomas/soprano et Cécil Gallois/contre alto– qui figurent à la fois les actions et les états d’âme, chantant, dansant, jouant la comédie avec humour et souplesse. Plus que l’Amour, c’est l’Ivresse qui les guide, depuis celle des beuveries accompagnant la noce jusqu’à celles des passions qui font tourner les têtes.

Une mise en scène pleine d’idées et respectueuse de l’essentiel

Le cercueil d’Eurydice traverse l’Achéron et s’ouvre sur les voies souterraines du pèlerinage d’Orphée, la longue traîne de sa robe de mariée sert à toutes sortes de tours de passe-passe, des images viennent se poser sur les murs, des bruitages font souffler le vent et ronfler la mer démontée : la mise en scène d’Alexandra Lacroix est pleine d’idées tout en restant respectueuse de l’essentiel. Vissée à son piano Claire Parzysz accompagne le quatuor et les trois solistes sans perdre l’âme de Gluck. Amélie Kuhn/Amour, soprano en jupette coquine, issue de la Maîtrise des Hauts de Seine est encore vocalement un fruit vert, tournant parfois à l’aigre, Tania Chauche n’a pas encore les moyens d’une Eurydice idéale mais son timbre est souvent chatoyant et sa présence radieuse. La véritable révélation, le baryton Jean-Gabriel Martin, n’est pas tout à fait un inconnu puisqu’il fit partie de la joyeuse troupe des Brigands et de leurs opérettes ressuscitées au Théâtre de l’Athénée. La perfection de sa diction alliée à une belle souplesse, même si certaines vocalises gluckistes lui jouent encore quelques tours, en font un Orphée à la fois malicieux et émouvant. *

Dans l’intimité de l’enfer et des grands sentiments, cet Orphée et Eurydice en petit format invente l’opéra comme chez soi.

Orphée et Eurydice de Christoph Willibald Gluck, livret de Pierre-Louis Moline d’après Raniero de Calzabigi. Par la Compagnie Manque pas d’Airs, direction musicale Benjamin Fau, mise en scène et scénographie Alexandra Lacroix. Avec Jean-Gabriel Saint-Martin, Julie Fuchs (en alternance avec Tania Chauche), Amélie Kuhn et le quatuor vocal formé par – en alternance – Xavier de Lignerolles/Emmanuel Pousse (ténors), Henri de Vasselot/Romain Beytout (barytons), Virginie Thomas/Tania Chauche (sopranos) et Cecil Gallois (contre alto) ; Au piano : Eugénie Galezowski en alternance avec Claire Parzysz* distribution du jeudi 30 novembre

Paris - Théâtre Mouffetard, jusqu’au 31 décembre 2008 - du mercredi au samedi à 21h, dimanches à 15h

01 43 31 11 99

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage, elle...

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