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Critiques / Opéra & Classique

Oedipe de Georges Enescu

par Caroline Alexander

Résurrection d’un chef d’oeuvre

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Enescu enfin ! Grâce à Nicolas Joël, directeur du Capitole de Toulouse et futur patron de l’opéra national de Paris, Oedipe l’unique opéra du grand compositeur roumain sort enfin du purgatoire où les humeurs volatiles des modes l’avaient enfoui.

Si son œuvre orchestrale, sa musique de chambre, ses sonates pour pianos figurent encore ça et là au gré des concerts, Œdipe, son seul opus lyrique qui fermenta durant trente années de sa vie, n’avait plus été montré sur scène depuis sa création à Paris en 1936. Pourquoi ? L’œuvre est exigeante il est vrai, tant sur le plan de l’opulente formation de l’orchestre que sur celui des voix. Comme beaucoup d’autres œuvres en quelque sorte – celles de Wagner ou de Strauss pour ne citer que deux compositeurs – qui pourtant bravent régulièrement les obstacles liés à leur production. Le plaisir de la découverte est d’autant plus grand. Toulouse mérite un détour.

L’irréparable péché d’intelligence

Œdipe personnage clé de la littérature grecque a, depuis Eschyle et surtout depuis Sophocle, promené son mystère et ses interrogations existentielles à travers le temps et n’en finit de nous interpeller. Qui donc est cet enfant promis à la mort par ses parents auxquels on a prédit qu’il deviendrait un monstre parricide et incestueux ? Le berger chargé de l’exécuter se contenta de l’abandonner, les pieds liés… Il fut trouvé ainsi et appelé Œdipe – qui signifie « aux pieds gonflés » – par un autre couple en mal d’enfants. Lorsque devenu adulte il apprend le sort qui lui est réservé, il le brave et le fuit en s’exilant loin de ceux qu’ils croit être ses pères et mères. Ainsi la prédiction va s’accomplir, rattrapé par son destin, il tuera un vieillard agressif croisé sur sa route, il épousera sa veuve promise à celui qui par son courage et son intelligence viendra à bout de la Sphinge qui terrorise sa ville…

De bout en bout Œdipe commettra l’irréparable péché d’intelligence et en paye les désarrois. Il analyse, il déduit, il comprend. Un outrage que les dieux ne lui pardonnent pas… D’avoir vu trop clair il s’inflige à lui-même l’obscurité…

Enescu le virtuose

Dans un langage limpide, le livret d’Edmond Fleg suit de près la trame d’Oedipe Roi de Sophocle. Il le fait précéder par un acte qui en annonce le déroulement - la joie de Jocaste et de Laïos d’avoir enfin un fils, la prophétie de Tirésias… - et l’achève par un résumé d’Œdipe à Colonne, où, dans le bois sacré aux portes d’Athènes, la mort octroie enfin à Œdipe l’éternité de son repos… Enescu (1881-1955), né en Roumanie, décédé à Paris, où il étudia et vécut, fut un virtuose : pianiste, violoniste, chef d’orchestre, pédagogue (il forma Yehudi Menuhin), ses multiples dons d’interprète éclipsèrent parfois ceux de ses talents de compositeur. Sa musique pourtant rassemble et magnifie le classicisme et le romantisme de ses aînés, puise dans le terroir de son pays des motifs de folklore - comme le firent Bartok, Janacek, Dvorak - et se laisse même, malgré quelques réticences, happer par les audaces d’un Schönberg ou d’un Hindemith.

Des fabuleuses sonorités vocales

Œdipe est sans doute la clé de voûte de son œuvre : 560 page de partition aboutissant à un matériau musical puissant et généreux, où les polyphonies traditionnelles sont transcendées et où éclatent de fabuleuses sonorités vocales. Les plaintes folles de la Sphinge quand Œdipe réussit à l’anéantir – qu’est ce qui est plus fort que le Destin demande-t-elle, l’Homme répond-il – la tension spectrale de ses cris, ses ricanements d’agonie illustrent à merveille la somptuosité de sa palette.

Le contralto canadien Marie-Nicole Lemieux en donne à Toulouse une interprétation saisissante. Franck Ferrari endosse vaillamment le rôle d’Œdipe, un tour de force d’athlète où ses graves polis au bronze trouvent leur plein emploi. Sylvie Brunet en Jocaste, Vincent le Texier en Créon, Amel Brahim-Djelloul en Antigone : la distribution, comme toujours au Capitole de Toulouse, est d’une parfaite cohérence et d’une parfaite homogénéité. Tout comme les chœurs qui, une fois de plus, atteignent un niveau d’excellence.

L’orchestre s’embrase sous la direction de Pinchas Steinberg

Nicolas Joël pour raisons de santé n’a pas pu mener sa mise en scène à son terme. Sa conception scénique a été respectée, on y retrouve sa volonté de coller au plus près à l’original et son peu de goût pour les transpositions actualisées. C’est donc presque une version de concert en costumes qui est ainsi présentée, mise en espace et en mouvements dans les décors à l’antique, hauts murs de pierrailles, colonnes et gradins d’amphithéâtre d’Ezio Frigerio, depuis longtemps le fidèle compagnon de route de Joël.

Le point fort du spectacle se retrouve ainsi tout naturellement dans la fosse où l’Orchestre National du Capitole s’embrase littéralement sous la direction de Pinchas Steinberg. Tour à tour romantique et offensif, ou en demi-teintes pour ne pas voiler les voix, il fait naviguer la musique d’Enescu sur toutes ses vagues, les colorent et les fait rouler jusqu’à toucher notre épiderme.

Œdipe de Georges Enescu, livret d’Edmond Fleg d’après Sophocle. Orchestre National Capitole direction Pinchas Steinberg, chœur du Capitole, direction Patrick Marie Aubert, conception scénique Nicolas Joël réalisée par Stéphane Roche, décors Ezio Frigerio, costumes Franca Squarciapino, lumières Vinicio Cheli. Avec Franck Ferrari, Sylvie Brunet, Marie-Nicole Lemieux, Amel Brahim-Djelloul, Vincent Le Texier, Arutjun Kotchinian, Harry Peeters, Jérôme Varnier, Emiliano Gonzalez Toro, Enzu Capuano, Maria-José Montiel, Qiu Lin Zhang.Toulouse –

Théâtre du Capitole En coproduction avec le Festival International Georges Enescu de Bucarest

A Toulouse, les 10, 14 & 17 octobre à 20h, les 12 & 19 à 15h
05 61 63 13 13 – www.theatre-du-capitole.org

A Bucarest le 30 août 2009 en ouverture de son festival annuel.

A écouter : pour ceux qui ne pourront faire le voyage et pour tous les amateurs EMI vient de rééditer un superbe enregistrement réalisé en 1989 avec l’Orchestre Philharmonique de Monte Carlo sous la direction de Lawrence Foster. Distribution 4 étoiles comprenant entre autres José Van Dam dans le rôle titre, Brigitte Fassbaender et Barbara Hendricks.

crédit photos : © : Patrice Nin

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