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Critiques / Festival

Mefisto for ever de Tom Lanoye, d’après Klaus Mann

par Corinne Denailles

L’art et le pouvoir

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La programmation du festival d’Avignon 2007 a été traversée par la réflexion politique au sens plus ou moins large du terme et avec plus ou moins de bonheur. De l’évocation du poète et résistant René Char au Silence des communistes, en passant par les travaux de Eléonore Weber et de Christophe Fiat, Angels in America ou Les Ephémères d’Ariane Mnouchkine. Le metteur en scène flamand Guy Cassier, directeur du théâtre Toneelhuis à Anvers, a travaillé avec Tom Lanoye à l’écriture de Mefisto - en s’inspirant du roman pamphlétaire de Klaus Mann (le fils de Thomas Mann) - qui se situe dans les années 1936 en Allemagne, et des adaptations qu’en ont fait Ariane Mnouchkine pour le théâtre et Istvàn Szabo pour le cinéma. Cassier conçoit ce spectacle comme le premier volet d’une trilogie intitulée Le Triptyque du pouvoir que l’on retrouve à Paris, dans le cadre du Festival d’automne.

La mise en scène conjugue avec virtuosité les contextes de l’Allemagne de 1936 et de la Belgique d’aujourd’hui, les propos de Klaus Mann revus par Tom Lanoye, des fragments de textes classiques (Shakespeare, Tchékhov), le théâtre dans le théâtre et la vidéo. Les questions posées sont celles du pouvoir de résistance du théâtre face au fascisme et de son impossible indépendance. Les discours nazis font un écho violent et troublant à la situation actuelle. Le directeur du théâtre, totalement dévoué à son art, croit d’abord pouvoir résister de l’intérieur au totalitarisme, pour finalement, contraint à des compromissions de plus en plus grandes, se justifier en revendiquant les quelques vies sauvées du travail obligatoire. L’actrice juive s’est exilée et quand elle revient, c’est pour dire qu’après cette tragédie elle ne pourra plus jamais jouer. Après l’effondrement du nazisme, le nouveau pouvoir en place impose à son tour ses règles du jeu. Quelle liberté pour l’art dans ces conditions ?

Grâce à une grande maîtrise du plateau, des espaces et de la vidéo, Guy Cassiers parvient à décliner les multiples points de vue presque simultanément, sans jamais créer de confusion. Sa mise en scène relève de la performance et en même temps, de la profusion d’images et de sens, se révèle la dimension profondément humaine de la réflexion. Les théâtres belge et néerlandais, libérés de l’hégémonie du texte, appuient souvent la narration sur l’image dans une grande liberté d’invention. Les outils technologiques ne font pas figure de gadgets mais sont utilisés avec une grande pertinence. Un des moments forts du spectacle est le discours du ministre de la culture. L’écran gigantesque, occupant tout le mur du fond de scène, projette en gros plan son visage qui, au fil du discours qui gagne en violence, se démultiplie comme à l’infini dans une sorte de principe wharolien détourné. En surimpression, est projetée par intermittence la scène jouée par les deux comédiennes exilées qui se tiennent à l’arrière du plateau. La pièce s’achève sur l’incapacité de l’acteur à prononcer le moindre mot, dans le silence du théâtre, anéanti par les épreuves qu’il a traversées sans vraiment comprendre ce qui lui est arrivé, possédé par des forces diaboliques insidieuses. Les différents personnages à travers lesquels il s’est investi, comme à la recherche de lui-même, ne lui sont plus d’aucun secours, il s’est définitivement perdu de vue.
Au-delà de la question des liens entre l’art et le pouvoir, la pièce pose la question du mal. Il faut bien comprendre la phrase de Brecht, « le ventre de la bête immonde est toujours fécond ». Le diable est la part obscure de l’homme, tapie en chacun de nous et qu’il faut indéfiniment dompter par un travail de civilisation des hommes qui passe par la connaissance et la culture.

Mefisto for ever , de Tom Lanoye d’après Thomas Mann, mise en scène Guy Cassiers, avec Gilda De Bal, Josse De Pauw, Vic De Wachter, Abke Haring, Dirk Roofthooft, Stefan Perceval, Ariane van Vliet, Katelijne Verbeke. Au Théâtre de la ville jusqu’au 27 septembre 2008 à 20h30. Durée : 3h30.
www.festival-avignon.com

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