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Critiques / Opéra & Classique

Médée de Luigi Cherubini

par Caroline Alexander

La criminelle infanticide la plus aimée du monde

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Depuis l’arrivée de Peter de Caluwe à sa tête, La Monnaie, première maison d’opéra de Belgique, fait peau neuve. Façade et entrée ont été repeints en blanc, les grands escaliers du hall débarrassés de leurs tapis, la petite librairie attenante a pris de l’espace et des rayons où l’on trouve, CD, DVD et livres divers, pas seulement de musique. A l’autre bout du hall où trônent les colonnes Buren autrefois commandées par Gérard Mortier, à la place de la billetterie, un espace de restauration rapide et conviviale s’étend jusqu’aux terrasses et le sourire y semble de rigueur. L’ensemble bruisse comme une ruche, adolescents en jeans et baskets y côtoient quelques costumes cravate et petites robes noires. Les boutiques sont ouvertes à tous, futurs spectateurs ou badauds, sept jours sur sept et du matin au soir. Les uns attirent-ils les autres ? Toujours est-il que l’ambiance intra muros du temple lyrique semble transformée elle aussi, plus décontractée, et, mais oui, plus jeune

La salle était donc comble et enthousiaste pour cette Médée de Cherubini, œuvre qui pourtant ne figure pas parmi les « tubes » du lyrique qui assurent la rentabilité des maisons d’opéra, les Walkyrie, Flûte enchantée, Carmen ou autre Traviata qui rameutent les foulées sur leurs seuls titres. Cette Médée née à Paris en 1797 est une denrée rare et sa production en langue française d’origine tient presque de l’exceptionnel. On l’avait vue il y a trois ans à Toulouse dans sa version italienne posthume et remaniée – les dialogues parlés y sont remplacés par des récitatifs – créée en 1909 et depuis, généralement montée sous cette forme (voir webthea du 25 mai 2005). Maria Callas en marqua durablement la résurrection.

Une légende née il y a plus de vingt cinq siècles

Retour au source d’une œuvre et parti pris résolument d’aujourd’hui dans sa conception : les choix de Christophe Rousset côté musique et de Krzysztof Warlikowski ont assuré l’équilibre entre la passion de l’authentique du premier et la mise à nu des drames de notre temps du second.
Euripide tira sa Médée d’une légende il y a plus de vingt cinq siècles et depuis lors, poètes, dramaturges, peintres, musiciens, cinéastes par rangs serrés n’ont cessé de la courtiser. Elle est la criminelle infanticide la plus aimée au monde.

Une descente aux enfers qui s’achève sur le pire

Un homme, Jason, bâtit sa carrière et sa fortune sur une suite de malversations et de crimes grâce à la complicité et au savoir-faire de sa femme, Médée. Arrivé à ses fins avec la Toison d’Or chèrement conquise en bandoulière, il la plaque pour un parti plus jeune et surtout plus fortuné. Celle qui par passion amoureuse a tout accepté et renoncé à tout, se retrouve privée de point de repère. Cassée. C’est la descente aux enfers qui s’achève sur le pire, le meurtre des enfants, symboles d’une union trahie, désavouée… C’était hier, c’est aujourd’hui. La fatalité des Médée ne se limite pas aux fantasmes des écrivains ou musiciens, elle continue de nourrir les colonnes des faits divers de nos journaux.

Une femme femelle dans toute sa splendeur

C’est ce point de vue qui fascine dans le parti pris de Warlikowski. Jason est un bellâtre arriviste, produit dévié du Flower Power des sixties, Créon est homme d’affaires et probablement politicien de la trempe berlusconienne, Dircé, sa fille une fleur bleue effarouchée qui a trop bien compris les manèges de ses aînés, et Médée, une femme, femelle dans toute sa splendeur, hallucinée par son propre sort…

Après son bouleversant Parsifal à l’Opéra de Paris (voir webthea du 6 mars 2008) qui provoqua quelques remous, le défricheur d’âme polonais réussit une nouvelle gageure : faire d’un mythe antique une histoire qui nous concerne. Le public bruxellois, apparemment moins frileux que celui de Paris, est entré dans le jeu sans ombrage.

Il est vrai que la force de la réalisation et la splendeur de l’exécution musicale font tomber barrages et réticences. Dès qu’on entre dans la salle, il se passe quelque chose : sur un rideau de soie crème défilent les images de films de ces années soixante, mariages, bals, cours de recréations sur fond de rengaines de ce temps-là. Les Talens Lyriques de Christophe Rousset et leurs instruments d’époque prennent place dans la fosse surélevée. La magie est lancée : sobres décors et éclairages chirurgicaux (avec quelques abus de néons), symboles facilement déchiffrables – sur la pesanteur de la chrétienté notamment - , costumes un rien simplistes, Médée en fourreau noir, bas résille et talons aiguilles, Jason coiffé afro-punk, Créon en bermudas…

Nadjia Michael mezzo allemande aux moyens immenses

Les dialogues parlés d’origine ont été réécrits dans un langage à ras des trottoirs qui dénote, trop éloignés en vocabulaire et syntaxe du français raffiné du livret de François-Benoît Hoffman. Pour en faciliter l’usage aux chanteurs, ceux-ci ont été sonorisés, ce qui crée un hiatus dans leur émission. C’est le seul point faible de cette production.

Virginie Pochon en Dircé évanescente et apeurée, Philippe Rouillon toujours en forme et en voix en Créon ploutocrate, Ekaterina Gubanova, Néris solide et fraternelle, Kurt Streit enfin, Jason combinant puissance et lâcheté entourent la Médée déjantée de Nadja Michael, mezzo soprano allemande aux moyens immenses, capable de projections ciblées de ses graves comme de ses aigus. Doublée d’un sacré talent d’actrice elle remplace Anna Caterina Antonacci initialement prévue - elle fut Médée à Toulouse et à Paris - embrasse le personnage pour la première fois et se l’approprie de façon spectaculaire.

Rigoureux, précis, attentif à la moindre inflexion, Christophe Rousset fait entendre tous les trésors de cette musique « de passage », à la fois imprégnée de Mozart et annonciatrice de Beethoven.

Médée de Luigi Cherubini, livret de François-Benoît Hoffman, orchestre des Talens Lyriques et chœur de La Monnaie, direction Christophe Rousset, mise en scène Krzysztof Warlikowski, décors et costumes Malgorzata Szczesniak, lumières Felice Ross. Avec Nadja Michael, Kurt Streit, Ekaterina Gubanova, Philippe Rouillon, Virginie Pochon,, Violet Serena Noorduyn, Rachel Frenkel.
Bruxelles – Théâtre Royal La Monnaie, les 12,15,17,23,25,30 avril, 2 mai à 20h, les 20 & 27 avril à 15h. - +32 70 23 39 39 – www.lamonnaie.br

Crédit photos : Maarten Vanden Abeele

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1 Message

  • Médée de Luigi Cherubini 3 mai 2008 15:25, par tida

    Hier, ambiance grandiose à la Monnaie, par la qualité du spectacle ... la cantatrice incarnant Médée est sublime ... quelle énergie ! Quelle intensité dans la voix ! dans les graves comme dans les aigus ...
    Tous les chanteurs étaient d’ailleurs remarquables de justesse ...
    Dommage l’adaptation des textes au langage populaire moderne ! Est-ce une tentative pour se rapprocher de la jeunesse contemporaine ? Pourquoi empêchez nos jeunes de goûter aux finesses de la langue française ?
    Ce sont des simplifications de cette sorte qui réduisent le français à une langue de la rue, alors qu’il est reconnu par le monde entier comme l’une des plus nuancées ...
    Une tache dans ce beau spectacle ...
    Encore bravo aux artistes !

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