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Critiques / Théâtre

Les nains d’après le roman d’Harold Pinter

par Marie-Laure Atinault

Une nouvelle création de Stuart Seide sur un texte pratiquement inconnu d’Harold Pinter est une occasion que nous ne saurions rater pour rien au monde

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Ne cherchez pas dans votre mémoire Les Nains d’Harold Pinter est une création. Entre l’auteur britannique et Stuart Seide il y a un lien très fort. Après avoir monté quatre pièces dont L’Anniversaire, l’une des premières pièces de Pinter, Stuart Seide souhaitait puiser dans la jeunesse de Pinter. Dans Pinter avant le Pinter que nous connaissons (ou que nous croyons connaître). Les Nains (The Dwarfs) est un roman écrit au début des années cinquante. En 1960, il fait une adaptation théâtrale de son roman qui ne le satisfait pas. Il confie à Kerry Lee Crabbe le soin d’en faire une nouvelle adaptation. Ce sera la base du travail de Stuart Seide qui redonnera au texte ses références londoniennes et son époque. Ce roman semi autobiographique est très important pour comprendre Harold Pinter. Ici, toute son œuvre est en germe, ses grands thèmes et obsessions sont là. Les Nains est l’histoire de trois jeunes hommes de 25 ans. Ils se connaissent depuis l’enfance. Ils vivent dans un quartier populaire de Londres, Hackney. Ils aiment se retrouver et discuter autour d’une bière, des femmes, de philosophie, de littérature. Il y a Mark, il est acteur, à cette époque Pinter était comédien. Len est le plus atypique du trio. Replié sur lui, insomniaque, cette intelligence supérieure ne sait pas où est sa place dans une société qui le dérange. Il travaille comme porteur à la gare. Cet as des mathématiques peut passer des heures devant un tableau d’horaires ferroviaires. Pete travaille pour une grande entreprise à la City. Il vit d’un système qu’il méprise. Il entretient une relation avec une jeune et jolie institutrice Virginia. Il affiche un scepticisme gênant. Les trois amis sont à un tournant de leur vie, ils ne sont plus des étudiants qui peuvent perdre leur temps dans des pubs enfumés, ils doivent prendre leur destin en mains. Cet inconnu les terrifie. Ils s’illusionnent, ils sont désespérés. Len est un intellectuel qui touche à tout, de la musique baroque à Saint Thomas D’Aquin. Il émaille ses envolées lyriques, souvent brillantes, de reproches véhéments aux nains qu’il voit partout. Entre hallucinations et pertinences, il se sent assailli par des nains. Lorsqu’il parle de ses expériences professionnelles et de ses déceptions en tout genre, il nous fait penser à Figaro, qui lui aussi s’est cherché dans différentes vocations. Pete est un personnage complexe, il aime exercer un pouvoir pervers sur ses amis et Virginia. Cette jeune femme sera « le catalyseur » des rancœurs, des désirs et le point de départ d’une nouvelle vie pour ce trio qui vivait leur dernier été d’amitié.

Dés les premières images du spectacle nous sommes propulsé dans le Londres des années cinquante. Il y a d’abord la voix qui dit le texte du roman en anglais. Le texte apparaît sur le mur du fond. Les mots se fondent, certain s’effacent. Ceux qui restent donneront corps aux accessoires du décor. Pas question de faire une reconstitution hollywoodienne, mais il suffit d’une table, de quelques chaises et d’une plante verte pour que la chambre de Len, le pub ou le studio de Virginia prennent forme. On y croit. Les costumes d’époque de Fabienne Varoutsikos sont judicieux car ils sont, non seulement des reconstitutions des costumes des années cinquante mais cernent les personnages ; Len, qui est petit, porte une veste un peu trop grande, Mark le comédien est toujours habillé avec soin sans affectation, quant à Pete il peut vivre à la City sans déparer dans le paysage. La jolie Virginia porte une robe ample, une toute droite, les deux extrêmes étant à la mode. Les costumes, comme le choix du mobilier sont signifiants de cette époque, et nous mettent dans cette ambiance. En 1950 la guerre est finie mais l’Angleterre n’a pas retrouvée la pleine prospérité et les anglais ont toujours des cartes d’alimentation. Cet été à Hackney sera le dernier du trio. Ils vivent un point de non retour.
Stuart Seide revient dans le Nord avec cette magnifique création. Il y a d’abord le texte. Le mélange de genre, entre la narration du roman, le théâtre et la fluidité des scènes comme pour un scénario, donne un cachet particulier. En somme, toute la carrière de Pinter, le dramaturge, le scénariste de The Servant, et le romancier, et plus étonnant le poète. Le quatuor de comédiens rassemblé par Stuart Seide est impeccable. On retrouve avec plaisir la délicieuse Carine Goron, Yann Lesvenan (formidable Len), Adrien Mauduit tous les trois faisaient partie de La Bonne Âme de Sé Tchouan mise en scène par Stuart Seide au théâtre du Nord. Luca Besse vient du TNS.

Les Nains est un spectacle important car il dévoile un pan du talent de Pinter. La mise en scène est intelligente, précise et apurée comme la langue de Pinter. Ce voyage en compagnie de ce trio de Hackney qui évolue dans un monde entre réalité et mystification, sur la frise d’un décalage intangible est une réussite. Peut-être l’un des plus beaux spectacles de Stuart Seide.

Les NAINS
D’après le roman d’Harold Pinter
Adaptation Kerry Lee Crabbe
Mise en scène Stuart Seide
Avec Luca Besse, Carine Goron, Yann Lesvenan, Adrien Mauduit
Création à L’Idéal –Tourcoing du 4 au 8 Février 2015

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