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Critiques / Théâtre

Les Femmes Savantes de Molière

par Marie-Laure Atinault

Château de Grignan : Les fêtes nocturnes

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Ma chère mère,

Il faut que je vous narre la visite extraordinaire que nous avons en ce moment à Grignan. Mon époux, fort pris par ses fonctions de commandant en Provence, a fait venir l’un de ses cousins vivant par delà des flots. Il vient du Nouveau Monde. Savez-vous qu’il est fort spécialiste en Lettres et en matière scénique et, comme le parisien le plus averti, il connaît les comédies de Monsieur Molière. Avec ses amis du Nouveau Monde, le sieur Denis Marleau nous donne la comédie de la façon la plus honnête qui soit. Les Femmes Savantes sont fort divertissantes, et votre lettre où vous me parliez de la lecture de Tricotin par Molière me revient à l’esprit (...)

Votre fille aimante,

Françoise-Marguerite Comtesse de Grignan

Lettre complètement apocryphe de la fille de la Marquise de Sévigné

Nos lecteurs nous pardonneront ce pastiche visant uniquement, en guise de prélude, à vous faire partager cette soirée-plaisir que nous avons passé à Grignan. Ce rendez-vous est une tradition dans la région et pour une partie du public, cela sera la seule sortie théâtrale de l’année. On y vient en famille et Molière ne déçoit jamais.

Denis Marleau est un metteur en scène québécois dont nous suivons le travail avec passion et chacune de ses visites en France nous offre son lot d’innovations. Sa dernière visite fut un événement à la Comédie-Française où sa mise en scène d’Agamemnon de Sénèque, permettait à beaucoup de rencontrer enfin son travail si singulier, qui utilise la vidéo, non comme un gadget, mais comme un élément diégétique signifiant.

Les Femmes Savantes sont ici transposées à la fin des années cinquante. Ce choix n’est pas le fruit d’un désir de déstructurer l’œuvre mais plutôt d’être sur un terrain lisible pour le public québécois. Molière est un auteur important au Québec, mais dans le parcours de Denis Marleau, il s’agit d’une première. En choisissant cette période Marleau et Stéphanie Jasmin qui assure une collaboration artistique pointue, sont sur un terrain qui bruisse de résonances personnelles et familières. Une première surprise attend les spectateurs : un grand bassin au milieu de la scène. Les affirmations vont bon train : « le bassin est d’époque », « il est caché d’habitude ! » Pas du tout, le bassin fait partie du décor, il ressemble au bassin existant de l’autre côté du Château. Il jouera un rôle dans la pièce. Les merveilleux costumes de Ginette Noiseux nous plongent d’emblée dans ces années, le vichy, les imprimés, les jupes larges aux jupons gonflants, rien n’est laissé au hasard, les lunettes, les bijoux, tout est impeccable et fait notre joie.

Bélise, la sœur de Chrysale (Henri Chassé) est une vieille fille qui croit que tous les hommes sont amoureux d’elle, Sylvie Léonard est délicieuse dans ce rôle, un verre de dry Martini à la main, on sent bien qu’elle entretient une douce ivresse pour oublier sa condition. Un petit clin d’œil à son interprétation de Jacky O (2010) d’Elfriede Jelinek mise en scène par un certain Denis Marleau. Christiane Pasquier est Philaminte, c’est une grande vedette au Québec, et l’on comprend pourquoi. Le choix de l’époque nous rappelle nos mères et grand mères. La mode qui s’assouplissait avait encore bien des contraintes, les jupons volumineux, les guêpières, mettaient nos élégantes dans des carcans ressemblant fort au carcan social. La femme doit être mariée, s’occuper de son foyer, du bien-être de son mari et surtout faire peu d’étude. Certes Philaminte est une forte personnalité et tout doit aller à son pas, mais la belle composition de Christiane Pasquier, fait passer un nuancier de non-dits et de sentiments rarement atteint. Muriel Legrand est une comédienne belge, elle joue une Henriette, qui est une jeune fille de son temps mais qui ne s’est pas émancipée des habitudes sociales, ses rêves sont ceux d’une jeune fille qui a trouvé son prince charmant. Le cas d’Armande, sa sœur aînée est bien différent, elle se sent comme sa mère investie d’une mission, et en brave petit soldat elle veut plaire à sa terrible génitrice. Noémie Godin-Vigneau trouve des accents, qui rendent son personnage bien touchant. N’est-elle pas finalement le dindon de cette farce amère, devant voir son amoureux éconduit dans les bras de sa sœur ? Le rôle de la bonne de la famille, la dynamique Martine, qui n’entend rien au latin et à la grammaire, est campée par Estelle Clareton, point d’accent rocailleux et paysan comme il est d’usage de le dire, elle est pratiquement la seule régionale de l’équipe puisqu’elle est originaire d’Avignon !

Les Femmes Savantes ont des partenaires que nous ne pouvons pas oublier, le couard Chrysale est joué par le débonnaire Henri Chassé, Bruno Marcil donne ses lettres de noblesse à Ariste, l’oncle qui arrivera à faire le bonheur des amoureux, et bien sûr le chouchou du public Denis Lavalou qui compose un Vadius inénarrable, une chevelure incroyable entre un scientifique de BD et un Jean Cocteau qui aura prit une décharge électrique. Pour les domestiques de la famille, Denis Marleau a eu l’excellente idée de confier différents rôles à Stefan Glazewski et Damien Heinrich, deux circassiens de talents, qui donnent beaucoup d’humour et de légèreté.

Et la "vidéo touch" de Marleau dans tout cela ?? Denis Marleau et Stéphanie Jasmin se sont laissés inspirés par le lieu, par la façade renaissance qui n’est pas un espace théâtral ordinaire. Ils ont mis des petites pastilles que l’on remarquera si l’on veut ; Aux fenêtres des rideaux s’agitent au vent et leur tissu ressemble fort aux robes de nos savantes, un clin d’œil délicat. La façade joue un vrai rôle, les entrées et les sorties, la lunette astronomique au dernier étage. Le pari est plus que réussi puisque le public est heureux de tous les éléments scénographiques, le bain des filles de Chrysale jusqu’aux arrivées pétaradantes. Nous avons retrouvés le plaisir de la comédie et d’un texte bien dit, et ce coquin de Molière qui nous ferait croire que Philaminte se trompe. Le tout est affaire de temps, néanmoins n’attendez pas pour aller vous régaler d’une soirée à Grignan.

Les Femmes Savantes de Molière
Mise en scène et scénographie Denis Marleau, collaboration artistique et conception vidéo Stéphanie Jasmin.
Avec douze comédiens dont Christian Pasquier, Noémie Godin-Vigneau, Muriel Legrand Carl Béchard, Henri Chassé………
Château de Grignan (Drôme) Les fêtes nocturnes
Tél : 04 75 91 83 65 /04 75 91 83 50 jusqu’au 18 août 2012

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