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Critiques / Théâtre

Les Ephémères

par Caroline Alexander

Mélancoliques immersions dans l’intime

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Depuis plus de quarante ans qu’elle nous flanque des coups de Soleil avec son Théâtre du même nom, Ariane Mnouchkine cultive l’art de nous surprendre au coin du bois, là où on ne l’attend pas. Après tant de fresques épiques et historiques, d’incursions chez les classiques, Shakespeare, Molière, d’explorations dans les civilisations lointaines, la voilà qui nous plonge dans notre aujourd’hui, dans ce « petit tas de secrets », comme disait Malraux, qui forgent notre être et notre existence. Instants volés, moments fugaces au présent ou arrachés à la mémoire, bribes de vie...En un mot des « éphémères », ces choses qui ne font que passer mais qui impriment des ondes indélébiles dans nos destinées.

Les comédiens du Soleil ont fouillé dans leurs souvenirs, choses vécues, observées, rêvées peut-être, en ont tiré des histoires, anecdotes brèves, des « dramaticules », puis, guidés par Ariane, ils les ont écrits, découpés, reliés... Au total (provisoire, d’autres suivront), vingt neuf tranches de vie en vingt neuf épisodes répartis en deux recueils, c’est-à-dire en deux spectacles de 3h15 chacun, à voir séparément ou à la suite l’un de l’autre les week-ends.

Techniciens et comédiens dans une chorégraphie à ras le sol

Ce pourrait être du Pinter, ou du Tchekov et pourtant c’est radicalement autre chose. Le lieu d’abord sans commune mesure avec un théâtre à l’italienne. Mnouchkine et les siens ont aménagé une nouvelle aire de jeux dans le hangar récemment réservé à l’entrepôt des décors et au coin bar (lequel a été déménagé dans l’ancienne salle). Deux rangées de gradins dégringolant en pente rapide se font face, de part et d’autre d’une aire rectangulaire, où viennent s’échouer des plateaux montés sur roulettes et manipulés par des techniciens et des comédiens dans une sorte de chorégraphie à ras du sol. Ils font partie intégrante du spectacle dont ils suivent les péripéties des yeux et des lèvres sans en perdre une miette. Sur ces plateaux en rotation les décors, mobiliers, accessoires de chaque saynette reproduisent le réel jusqu’au plus infime détail. On a l’œil transformé en caméra, travelling et gros plans traquant les objets, les regards, les âmes.

Il y a l’œil embrumé de cette jeune femme qui vient de perdre sa mère et qui met en vente la maison de son enfance. Face au regard triomphant de cet homme qui vient d’être père et qui achète la maison. Les deux destins se croisent, la douleur du deuil, l’allégresse de la vie. Puis l’horloge tantôt remonte le temps, tantôt le prolonge, de 1943, année noire, à nos jours. On retrouve la mère de la jeune femme qui soigne les pommes de son pommier, le père comblé devenu un divorcé hargneux. La famille est au centre des propos, leur pivot, les enfants en sont le pouls et l’enjeu, on plonge tête la première dans l’intimité de ces personnes qui cessent d’être des personnages. Immersion dans l’intime, mélancolie à fleur de peau, voyages au fond de nous même au travers de ce que l’on voit et de ce qu’on ne dit pas. Voici l’histoire d’une pauvre folle et d’une femme médecin qui lui fait une échographie et la prend en affection, là-bas un couple de paumés illettrés sont menacés d’expulsion pour loyers impayés, plus loin on découvre un transsexuel ivre de solitude, puis ce clan généreux de Bretons et leurs gosses sur la plage, la dignité d’une aristo qui vient de perdre son fils préféré ou encore la sauvagerie irrépressible de violences conjugales. Bouleversants entre tous, les épisodes de cette gamine de 7 ou 8 ans dont les parents ont été raflés par la Gestapo qui récite d’abord une prière en hébreu et plus tard, le Notre Père qu’elle a appris grâce à une résistante pour déjouer la méfiance de l’occupant allemand. Un fil invisible relie ces éphémérides, d’un recueil à l’autre, la gamine préfigure la mère décédée de la première histoire, et ainsi de suite, comme une longue tresse d’émotions, de colères, de jeux et de rires, car le comique, fugitif certes, n’est pas absent.

Les comédiens passent d’un rôle à l’autre avec une authenticité qui donne le vertige. Un costume, un coup de peigne, une perruque parfois et ils vieillissent, rajeunissent, se métamorphosent sans artifice. Les hommes, les femmes et les gosses époustouflants de naturel. Chaque fois on y croit. Vingt cinq adultes, douze enfants formant un arc en ciel de grains de peau, de nationalités Delphine Cottu, Serge Nicolaï, Shaghayegh Behesti, Marjolaine Larranaga y Ausin, Elena Loukiantchikova, Jeremy James, Ducio Bellugi-Vannucini et, se détachant par une présence quasi magnétique, l’incroyable Juliana Carneiro Da Cunha en huit personnages, huit vies, huit moments de vérité.

Avec sa panoplie d’instruments d’ici et d’ailleurs, Jean-Jacques Lemêtre, l’âme musicale du Soleil habille chaque étape d’un manteau sonore taillé aux mesures des émotions.

Les Ephémères, spectacle en deux parties et 29 épisodes mis en scène par Ariane Mnouchkine à partir de souvenirs, improvisations, récits des comédiens du Théâtre du Soleil.
Versions simples à voir en deux soirées les mercredis, jeudis et vendredis à 19h30, en deux spectacles les samedis à 15h & 19h30, en intégrale les dimanches à 13h. Tel : 01 43 74 24 08

Photos : Michèle Laurent

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