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Critiques / Opéra & Classique

Le retour de Monteverdi

par Christian Wasselin

Après nous avoir offert un splendide Couronnement de Poppée, Jérôme Correas et Christophe Rauck reviennent à Monteverdi avec un Retour d’Ulysse exaltant de bout en bout.

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N’y allons pas par quatre chemins : voilà un spectacle lyrique comme on en voit rarement. Un spectacle dans lequel la mise en scène ne contredit pas les volontés du chef, dans lequel la direction musicale n’oublie pas les chanteurs, dans lequel la distribution n’est pas en-deça du propos dramatique ou des intentions musicales.

Avec son Incoronazione di Poppea (qui s’est promené un peu partout en 2010 et 2011, et auquel nous avons consacré un premier puis un second article), le metteur en scène Christophe Rauck nous avait rappelé une évidence qui, comme toutes les évidences, mérite d’être rappelée : un décor n’est rien si une vraie direction d’acteurs ne lui donne pas la vie. Avec Il ritorno d’Ulisse nella patria (Le Retour d’Ulysse dans sa patrie) du même Monteverdi, il nous donne la même leçon de mise en scène ; une leçon de fluidité et de légèreté, qui réunit l’utilisation ingénieuse d’un décor réduit à quelques accessoires et une somme de trouvailles et d’intentions qui, par la grâce des interprètes, ne devient jamais une démonstration. Le spectacle, produit par l’Arcal, doit tourner dans de nombreux théâtres : il faut donc qu’il soit éloquent mais elliptique. Une perruque dorée suffit à figurer un dieu, une garde-robe de vêtements rouges suffit à évoquer le conflit entre l’amour insouciant et l’amour douloureux. Seul le dossier capitonné du trône de Pénélope manque de style.

Comme dirait Rameau, il s’agit ici de « cacher l’art par l’art même ». C’est-à-dire de rendre naturel pour le spectateur ce qui est en réalité le produit d’une réflexion et d’un travail acharnés. Car ce ne sont pas les trouvailles qui manquent ici : de l’arrivée des marins en cirés au bal immobile sur fond de bougies-statues consumées, de l’oiseau de mauvais augure figuré par un projecteur tombé à mi-hauteur aux cadavres des prétendants devenus mannequins de chiffons, l’opéra est constamment donné à voir sans qu’il y ait rien de redondant avec ce qu’on entend.

Des costumes qui parlent

Les costumes sont pour beaucoup dans la réussite de l’ensemble. Costumes contemporains (signés Coralie Sanvoisin) qui ne tombent jamais dans le poncif du cinéma-italien-des-années-cinquante-et-soixante, sauf dans la scène étrangement fellinienne au cours de laquelle le glouton Irus (extraordinaire Matthieu Chapuis, qui renouvelle entièrement l’exercice obligé du travesti) plaint sa destinée au milieu du carnage des prétendants.

On retrouve dans la distribution bon nombre de chanteurs qui avaient déjà assuré le succès de L’Incoronazione, avec au premier chef Françoise Masset, toujours fine musicienne, parfaite en Fortune ou en berger Eumée avec canne et chapeau. Chacun des interprètes prête sa voix et son corps à un ou plusieurs personnages caractérisés avec brio. Dorothée Lorthiois est une Minerve on ne peut plus présente aux côtés d’Ulysse (Jérôme Billy, peut-être un peu fruste parfois, mais il est vrai qu’il faut avoir de la vaillance pour avoir supporté dix ans de siège au pied des murs de Troie puis dix ans d’errance sur les mers), Blandine Folio Peres une Pénélope pourvue d’une voix de mezzo aux couleurs étonnantes, grondante et rugueuse quand il le faut, sensuelle à d’autres moments. Chacun mériterait une mention, aussi bien Jean-François Lombard pour la douceur de son timbre qu’Anouschka Lara pour la vie qu’elle communique à Télémaque.

L’autre artisan de cette réussite est bien sûr Jérôme Correas. On ne s’étendra pas ici sur ses choix musicaux, très convaincants (qu’on aurait toutefois aimé voir précisés dans le programme de salle, lequel pourrait aussi nous dispenser de certain texte confus au profit d’un simple résumé de l’action), car une partition de Monteverdi qui se réduit, pour le dire un peu vite, à une ligne de chant et à une basse continue, exige beaucoup d’intuition de la part des instrumentistes qui l’interprètent. La verdeur des cordes, la couleur des cornets, la justesse avec laquelle interviennent les percussions, le mouvement et le relief qui animent la dizaine de musiciens réunis, tout fait de l’ensemble des Paladins le partenaire attentif de ce Ritorno qui est aussi la preuve éblouissante de ce que peut réussir une troupe enthousiaste et soudée.

photo : Ulysse déguisé (Jérôme Billy) et Irus (Matthieu Chapuis). Photo Anne Nordmann

Monteverdi : Le Retour d’Ulysse dans sa patrie. Avec Jérôme Billy, Blandine Folio Peres, Anouschka Lara, Françoise Masset, Jean-François Lombard, Virgile Ancely, Hadhoum Tunc, Dagmar Saskova, Carl Ghazarossian, Matthieu Chapuis. Les Paladins, dir. Jérôme Correas. Mise en scène de Christophe Rauck, scénographie d’Aurélie Thomas, costumes de Coralie Sanvoisin, lumières d’Olivier Oudiou. Ce spectacle sera repris à Saint-Quentin-en-Yvelines les 7, 8 et 9 février, à Vélizy-Villacoublay les 15 et 16 février, à Massy les 23 et 24 février, à Reims les 16 et 17 mars, à Saint-Denis du 21 mars au 6 avril, à Nice les 31 mai, 1er et 2 juin.

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