Accueil > Le Tribun/Finale un diptique de Mauricio Kagel

Critiques / Opéra & Classique

Le Tribun/Finale un diptique de Mauricio Kagel

par Caroline Alexander

Quand la musique délire pour démasquer les tyrannies

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Mauricio Kagel a quitté ce monde le 18 septembre dernier. Il avait 76 ans, il était malade mais avait espéré assister à Paris à la reprise de son Tribun agencé en diptyque avec son Finale, deux œuvres emblématiques de son génie iconoclaste, composées à trois ans d’intervalles entre 1978 et 1981. On regrette d’autant plus son absence que la production de l’Ensemble 2e2m constituait pour cinq trop brèves représentations la plus vivifiante soirée musicale de Paris.

Né à Buenos Aires où il exerce toutes sortes de métiers liés au monde des arts, Mauricio Kagel se voit invité par la ville de Cologne en 1957. Il peut enfin y faire jouer ses compositions, s’y installe, crée un an plus tard le Kölner Ensemble für Neue Musik, et fait de la capitale rhénane sa deuxième patrie qu’il ne quittera plus. Il y enseigne et y étudie, participe aux cours d’été de la fameuse école de Darmstadt où il croise Pierre Boulez et Karl Heinz Stockhausen, s’imprègne de toutes les musiques, les enseigne, les décortique, démonte les trois B, Bach, Beethoven, Brahms, les reconstruit à l’endroit, à l’envers dans un foisonnement d’inventivités créatrices où le cirque, le théâtre, le cinéma lui servent de propulseur. Il met le théâtre en musique et les instruments en théâtre, il invente, il pastiche, donne des coups de pieds dans les fourmilières de routine ou de mode, les provoque pour mieux en rire. Esprit libre par excellence, d’un humour ravageur il fut un franc tireur inspiré. Son art, écrivait le journaliste et fin connaisseur Maurice Fleuret a les vertus toniques d’une cure de santé.

Ces créatures emblématiques et aboyeuses qui discourent pour asservir

Autant d’ingrédients que l’on retrouve en allégresse dans le concert spectacle mis en scène par Jean Lacornerie. En première partie Le Tribun, rédigé par Kagel en allemand, traduit et joué par Bernard Bloch, nous fait traverser le miroir de toutes les dictatures. D’Est en Ouest, du Nord au Sud, elles convergent vers ces créatures emblématiques, aboyeuses qui discourent pour mieux asservir. Blazer argenté sur chemise blanche, le crâne lisse et les lunettes baladeuses, Bernard Bloch est le tribun voyageur, qui harangue et apostrophe sur des modèles divers, en français, en allemand qu’il maîtrise comme une deuxième langue maternelle, Hitler et ses saccades nasillardes, mais aussi, pêle-mêle, au choix, des relents de Bush, de Mugabe, de Poutine, de Castro et du Caudillo au Cavaliere… Un tour d’acteur éblouissant.

Au rendez-vous de toutes les démagogies

Jean-Baptiste Mathieu, caméra au poing, le suit à la trace, projette son visage sur un écran géant. Le voilà double expectorant ses harangues, ses jeux de mots délirants, « je veux, je peux, vous êtes les pouvants, il pleut, je vous pleus, ich liebe euch, je vous aime, vous êtes libres, je ne tolère pas les ennemis de la liberté… ». C’est le rendez-vous de toutes les démagogies, de toutes les gammes de la mauvaise foi des élucubrations dictatoriales qui « cultivent l’inconscience de classe ». Du tragique au grotesque, en images, en mots, en sons, en parodies : marches militaires, rythmes syncopés, soupirs de trombones, ricanements du piccolo. Une dizaine d’instrumentistes se renvoient les clins d’œil musicaux que Kagel fait à Paul Dessau ou Hans Eisler. Pierre Roullier les dirige en chef halluciné qui finit par s’enfoncer dans le trou du souffleur.

Les pouëts pouëts de klaxons à l’ancienne

Finale l’achève et achève le diptyque, une machine à remonter le temps des musiques où les instruments, dans la lignée de son aîné Hoffnung, se font des niches et des croches notes, où le basson s’offre un solo à faire pâlir d’envie un premier violon, où les percussions s’enrichissent des pouët pouët de klaxons à l’ancienne, où des fantômes s’échappent des tubas, où ils en font tellement à leur tête qu’ils se paient celle de leur chef. Anarchistes au grand cœur, ils lui offrent une minute de silence… Pierre Roullier et les copains du 2e2m semblent prendre un plaisir jubilatoire à leurs très savants morceaux de farce et attrapes musicales. Leur plaisir est communicatif.

Ils sont passés en météores au théâtre de l’Athénée. On les retrouvera en 2009 à Lyon et Champigny. En espérant mieux.

Le Tribun/Finale un diptyque de Mauicio Kagel, Ensemble 2e2m, direction Pierre Roullier, mise en scène Jean Lacornerie, traduction, adaptation et interprétation de Bernard Bloch.

du 10 au 13 mars au Théâtre de la Renaissance d’Oullins-Grand Lyon
04 72 39 74 91

le 24 mars à Champigny sur Marne
01 48 80 96 28

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.