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Critiques / Théâtre

Le Quatrième mur d’après le roman de Sorj Chalandon

par Dominique Darzacq

Quand la simplicité sert la force des mots

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Paru en 2013, couronné par le Goncourt des Lycéens, ce formidable feuilleté d’humanité et de fracas, de rêves humanistes et de barbarie, qu’est le roman du journaliste écrivain Sorj Chalandon, ne cesse d’inspirer la scène. Après la compagnie Asphodèle en 2016, ce fut en 2017 la version de Julien Bouffier qui, dans un même mouvement enlaçait cinéma, théâtre et musique live. Au mois de janvier dernier, avec Antigone 82, Jean-Paul Wenzel et Arlette Namiand au Théâtre de l’Epée de bois à la Cartoucherie mettaient le roman en 3D dans un espace tri frontal, avec pour seul élément de décors un drap ravagé par les flammes et taché de sang (voir critique n° 6429 de Corinne Denailles).

C’est dans l’épure et la sobriété que résonne le mieux la tragédie estime pour sa part Julien Bleitrach qui aujourd’hui en propose une version seul-en-scène au Théâtre des Déchargeurs, avec pour point de départ la belle et cohérente idée de départ que Georges, le narrateur, tout juste rentré du Liban, vient rendre compte à son ami mourant de la mission que celui-ci lui avait confiée.
« Tu vas monter Antigone, tes personnages t’attendent, ils sont prêts », lui avait enjoint Samuel, juif de Salonique, homme de théâtre qui avait fui la Grèce des Colonels. Gravement malade, cloué sur son lit d’hôpital, en pleine guerre du Liban, il avait demandé à Georges, son ami de prendre en charge son projet fou de mettre en scène à Beyrouth Antigone d’Anouilh en réunissant « pour une trêve poétique », des acteurs issus des différentes factions ennemies, palestiniens, druzes, maronites, sunnites, chiites.
Le théâtre comme tremplin de fraternité
Pour Georges, il n’est pas question de se dérober au devoir de l’amitié. Pièce en poche et muni de la feuille de route de Sam, son ami, son frère, des rêves de fraternité plein la tête, il arrive dans un pays où tout y est haine dévastatrice, loi du talion, où la réalité brute contrecarre sans cesse l’utopie. Accompagné de Marwan, son chauffeur druze qui ne comprend pas ce que le théâtre peut faire contre la guerre, il fera tout pour tenir sa promesse. Après avoir sillonné le pays entre les rafales, fait tomber les résistances, tous les acteurs pressentis finiront par accepter et à l’occasion d’une première lecture en commun, déposant leur brassard d’appartenance, à travers le masque de leur personnage, chacun des comédiens brosse un des visages du Liban. Une brève trêve fraternelle, « un éclat de poésie » que le massacre de Sabra et Chatila fera sans lendemain.

Dans une scénographie minimaliste, juste une chaise dans un espace blanc tout à la fois chambre d’hôpital et espace mental, c’est un Georges, veste de cuir, sac au dos et magnétophone en bandoulière, traumatisé par ce qu’il a vu et vécu au Liban qui vient raconter son voyage à son ami mourant. Il vient lui prouver la réalité de son action, épingle au mur un projet d’affiche du spectacle, lui fait entendre les moments d’échanges avec les acteurs pressentis. Parlant à Sam c’est à nous que le comédien s’adresse, passant du présent de la narration au passé des souvenirs, de silences qu’on imagine peuplés de douloureuses réminiscences, en brèves irruptions coléreuses, de l’adresse au soliloque, loin de tout pathos, Julien Bleitrach nous entraîne à sa suite au cœur des déchirements d’une guerre civile, rend pleinement justice à l’écriture, tout à la fois poétique et coupante comme une lame, de Sorj Chalandon qui derrière le bruit assourdissant des bombes et le sifflement des balles, plaide pour la paix et la fraternité. Un propos singulièrement d’actualité.

Le Quatrième mur. Texte Sorj Chalandon. Adaptation Marc Beaudin, Julien Bleitrach. Mise en scène et jeu Julien Bleitrach Durée 1h15

Les Déchargeurs à 19h30 jusqu’au 2 mars tel 01 42 36 00 50 www.lesdeschargeurs.fr

Photo ©Yann Renaut

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