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Critiques / Théâtre

Pour un oui pour un non de Nathalie Sarraute

par Corinne Denailles

Le drame de la parole

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Nathalie Sarraute a écrit peu de pièces car ce qui l’intéressait dans la fréquentation des mots lui paraissait peu compatible avec le théâtre. A l’époque où, dans les années d’après guerre le nouveau roman mettait la littérature en accusation, assassinait personnages, narrateur et histoire tout ensemble, en ces temps où l’on cherchait de nouvelles voies d’expression, sont nés quelques uns des plus grands écrivains de la deuxième moitié du 20e siècle. Dans cette mouvance qui conduisit parfois à des impasses, surgirent quelques plumes d’or dont celle de Nathalie Sarraute, une archéologue de la langue, une scrutatrice des mouvements de l’âme, ces sous conversations qu’elle appelait tropismes, qui nous occupent sans même qu’on y pense et qui fondent nos relations à notre insu. Avec une acuité sidérante, elle savait dire l’indicible. Une exploration toute linguistique qui n’a rien à envier à la psychanalyse, capable, par la seule analyse des mots, de leur couleur, de leurs ambiguïtés, de leur tonalité, de mettre au jour les replis les plus secrets de la pensée. Nathalie Sarraute ne croyait pas pouvoir écrire un jour du théâtre dans la mesure où les dialogues se tiennent à la surface des choses alors qu’elle s’intéresse aux réseaux souterrains qui les sous-tendent. Jusqu’à ce qu’elle trouve comment passer du roman au théâtre, « en mettant ce dedans dehors », comme un « gant retourné », selon la formule d’un critique. Ses premières pièces, Le Silence et Elle est là, ont été créées par Jean-Louis Barrault en 1967. Depuis, son théâtre n’a jamais cessé d’être mis en scène avec une prédilection pour Pour un oui, pour un non.

C’est bien ça !

H1 rend visite à un vieil ami (H2) perdu de vue depuis longtemps dans l’intention de comprendre cet éloignement. De questions en réponses, on découvre comment le drame muet s’est noué mais on apprend aussi à qui on a affaire. H1 est un homme comblé, socialement, professionnellement, familialement, tout lui réussit ; H2 est un artiste raté, poète ou peintre, la sensibilité à fleur de peau. Quelques années plus tôt, un jour, à propos du travail de H2, H1 s’est exclamé « c’est bien ça ! ». Dans cette seule exclamation anodine, H2 a cru déceler, à tort ou à raison, l’expression d’une condescendance insupportable. Au fil de l’analyse de ces trois mots si banals et des échos intérieurs qu’ils ont suscités, les deux amis vont se révéler l’un à l’autre en pleine lumière mais sur un mode pointilliste, jamais linéaire, à l’image de la complexité de la pensée et de l’individu. La situation va s’inverser de manière symétrique et mettre H1 dans la situation de H2.

Une mise en scène de qualité

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Laurent Natrella (H2), Andrzej Seweryn (H1)

La pièce, souvent montée, a connu quelques belles mises en scène. La première de Simone Benmussa, créée en 1986 et reprise en 1998 avec Sami Frey et Jean-François Balmer, qui interprétaient alternativement les deux rôles, fut sans doute la meilleure. La même saison 98-99, Jacques Lassalle la montait avec Hughes Quester et Jean-Damien Barbin (reprise l’année suivante, un an après le décès de Nathalie Sarraute). Entre-temps on a pu voir le film de Jacques Doillon, tourné en 1988 et maintes fois diffusé, avec Jean-Louis Trintignant (H1) et André Dussolier(H2). On doit cette nouvelle version à Léonie Simaga, récente pensionnaire du Français qui a été une belle Infante puis Chimène. Elle met en scène la pièce au pied de la lettre et avec justesse. Andrzej Seweryn (H1) joue des silences, si importants chez Nathalie Sarraute, impose la force tranquille des certitudes de H1 jusqu’à ce qu’à son tour il lâche la rampe face à celui qui l’accusait. Laurent Natrella (H2) présente tous les attributs de l’artiste maudit, écorché vif, avec son jean et son pull en grosse laine, le cheveu un peu long en boucles folles, son comportement nerveux, les yeux écarquillés d’incrédulité devant les arguments de H1. Dans cette relation intime le duel des mots à fleuret moucheté met en jeu bien plus qu’une blessure d’orgueil.

Cette pièce est un diamant pur aux mille facettes, un texte ciselé d’une telle intelligence qu’il semble évoluer d’une mise en scène à l’autre, s’adapter aux comédiens qui l’interprètent, pourvu qu’on ne veuille pas lui faire dire autre chose que ce qu’elle dit. Cela tient certainement à l’absence de psychologie des personnages. Seuls les mots les construisent. C’est aussi la preuve de la dimension universelle de la pièce. Il existe ainsi quelques duos de H1/H2, tous différents qui nourrissent les personnages de papier, celui-ci fait désormais partie des plus mémorables.

Pour un oui pour un non de Nathalie Sarraute, mise en scène Léonie Simaga, avec Andrzej Seweryn, Laurent Natrella et Catherine Salviat.
Au studio-théâtre de la Comédie-Française jusqu’au 10 juin 2007. Tél. : 01 44 58 98 58. Du mercredi au dimanche à 18h30.

Copyright photos : Didier Fontan

www.comedie-francaise.fr

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