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Critiques / Théâtre

Le Monde d’hier d’après Stefan Zweig

par Gilles Costaz

Dans la peau et l’âme d’un écrivain

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« Je suis né en 1881 dans un grand et puissant empire, celui des Habsbourg ; mais qu’on ne le cherche sur la carte ; il en a été effacé sans laisser de traces. J’ai été élevé à Vienne, la métropole deux fois millénaire qu’il m’a fallu quitter comme un criminel avant qu’elle fut humiliée jusqu’à n’être plus qu’une ville de province allemande. Mon œuvre littéraire a été réduite en cendres dans le pays même où mes livres s’étaient fait des amis de millions de lecteurs. C’est ainsi que je n’ai plus de lien nulle part, étranger partout, hôte tout au plus là où le sort m’est le moins hostile ; même la vraie patrie que mon cœur a élue, l’Europe, est perdue pour moi depuis que, pour la seconde fois, prise de la fièvre du suicide, elle se déchire dans une guerre fratricide. » Voilà ce qu’écrivait Stefan Zweig dans le livre qu’il laissa avant de se donner la mort en 1942 et qui parut après sa mort, Le Monde d’hier. Le grand écrivain autrichien voit alors se refermer toutes les portes par lesquelles passaient l’esprit européen et les bonheurs de l’amitié. Ses livres sont interdits en Allemagne. Rilke est mort depuis longtemps, Paris où la vie était si gaie survit sous la botte nazie. Comment croire au retour de la lumière alors qu’il n’y a que ténèbres autour de soi ?
Grand connaisseur de Zweig, Laurent Seksik a fait des choix à l’intérieur de ce livre testamentaire et mis en forme un récit, une confession, une plainte douce. Jérôme Kircher, autour de qui le projet théâtral a été conçu, a collaboré avec Patrick Pineau. Les deux artistes ont mis sur pied un très beau moment minimal, feutré, posé sur le silence. Devant un rideau noir entre un homme vêtu d’un manteau noir. Il se détache de la nuit, à moins qu’il soit sur le point d’être absorbé par elle. C’est Zweig, errant dans un lieu incertain, où il n’y a qu’une chaise où il ne s’assied que très rarement. Il est le plus souvent debout, se déplaçant insensiblement. Tel est Zweig, joué par Jérôme Kircher qui ne cède pas à la mode du dedans-dehors, ce goût de la bascule qui fait qu’on est à la fois dans une histoire et au dehors d’elle. Non, Kircher est Zweig. Il est immergé, plongé dans les mots, la pensée, l’intériorité, la respiration de Zweig. Entré dans sa peau et son âme, il déroule lentement le passé et les sentiments du présent, tenant à distance les émotions qui restent voilées, dans la plus parfaite éducation européenne. La douleur est d’autant plus évidente qu’elle est masquée. Aucun cri, aucune colère dans l’intonation. Tout ce calme est d’un désespoir élégant mais infini. Ce que transcrit Jérome Kircher dans son jeu souple, secret et grave, c’est la vérité d’un homme et d’un penseur, mais aussi la réplique de la civilisation à la barbarie. A la violence, à l’ignominie, à la sauvagerie certains ne peuvent répondre que par la beauté du langage et une noblesse d’âme aux limites de l’effacement, presque gênée d’être encore visible. Ainsi vibrent en nous cet instant musical sans musique aucune, cette délicatesse essentielle d’une œuvre et de son interprète au théâtre.

Le Monde d’hier de Stefan Zweig, adaptation de Laurent Seksik, un spectacle de Jérôme Kircher et Parick Pineau, collaboration artistique de Valérie Nègre, décor et costume de Pauline Gallot, lumières de Christian Pinaud, adaptation de Le Monde d’hier traduit par Jean-Paul Zimmermann (Les Belles Lettres).

Théâtre des Mathurins, 19 h, tél. : 01 42 65 90 00, 0 89268 36 22. (Durée : 1 h 10).

Photo Pascal Victor/ArtComArt.

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