Le procès après "L’Ennemi public" de Jatahy et Moura

Une vérité explosive

Le procès après "L'Ennemi public" de Jatahy et Moura

En 1882, Ibsen présentait sa pièce « L’Ennemi du peuple ». Elle raconte l’histoire d’un lanceur d’alerte bien avant l’existence de ce genre d’idéaliste. Elle démontre comment il finit par être exécré puis rejeté par sa communauté bien qu’il semble avoir eu raison. Aujourd’hui, Christiane Jatahy et Wagner Moura nous convient à son procès en réhabilitation en nous demandant de trancher le débat.

Ce duo nous pose une question capitale pour nos démocraties en crise : une majorité détient-elle la vérité lorsqu’elle prend des dispositions en faveur de ses membres ? S’y ajoute une dimension sociologique : un membre familial a-t-il le droit de prendre des décisions qui mettent en danger cette cellule sociale ? Avec une dimension éthique : le profit matériel doit-il primer sur la protection de la vie ?

La forme théâtrale choisie est classique. En effet, s’il y a dans la réalité un événement qui ressemble au théâtre, c’est bien un procès public. Les protagonistes (accusé, plaignant, magistrat, avocat, jurés, témoins…) y sont comme des comédiens. Dans ce cas-ci, l’accusé, c’est le Thomas Stokmann d’Ibsen, ce médecin frère du maire, qui a révélé que les bains thermes municipaux sont pollués, sont potentiellement hautement toxiques.

L’acteur à qui a été confié ce rôle rappelle clairement aux spectateurs que la chaise sur laquelle il vient de s’asseoir est celle de l’accusé. Le théâtre, c’est de l’imaginaire. Même vide, cette chaise restera, le temps d’une représentation, celle de Thomas. D’ailleurs, lui, Danilo Grangheia, abandonnera par moments son personnage afin d’émettre des commentaires à propos de l’histoire en train de se jouer. Il sera aussi présent sur écran, parce qu’il y aura également du cinéma donc de la fiction.

Le procès peut commencer. L’accusé vient demander réparation de tous les torts dont il a été accablé. Il sera défendu par sa fille (Julia Bernat), donc la nièce du maire accusateur (Wagner Moura) car cette lamentable histoire a fait éclater la famille. Les spectateurs sont là pour assister au procès. Certains d’entre eux, tirés au sort, devront voter un verdict d’innocence ou de culpabilité. Une trouvaille de mise en scène en vue de rendre l’art dramatique plus proche du réel.

Peu à peu le litige se dévoile. Un projet global d’utilisation d’eaux thermales permettrait à la ville et à ses environs d’améliorer la rentabilité touristique, de donner du travail à davantage de demandeurs d’emplois, de réaliser des travaux d’aménagements publics, etc.. Dès lors quand l’administration a eu vent de risques encourus par une pollution microbienne, elle a manœuvré pour cacher le risque sanitaire, pour diffuser des informations tronquées, pour susciter un engouement populaire vers des améliorations matérielles municipales. Peu à peu une majorité de citoyens se sont détournés du docteur de mauvais augure et celui-ci a été considéré comme ennemi public empêcheur du progrès social et de la bonne santé économique générale. Les deux frères se sont ligués l’un contre l’autre jusqu’à la rupture totale, jusqu’à une procédure légale de condamnation judiciaire. Entre-temps la presse est entrée en jeu et des fake news ont fait leur sape.

Dans la salle, le public se rend compte, comme lors d’émissions télévisées telles que « Complément d’enquête », de ce qui s’est tramé. D’autant que les interprètes s’avèrent remarquables avec leur diction parfaite, leur jeu corporel assumé, la conviction qui habite leur texte. Un crescendo qui aboutit à un pugilat violent entre les deux frères ponctue le point d’éclatement entre les deux réalités antagonistes : vérité scientifique et réalisme politique. Le verdict des jurés apparaîtra sur un écran pour clôturer le procès.

Ultime moment : l’intervention finale du comédien Danilo Grangheia en forme de plaidoyer démocratique émouvant. Il aboutit aussi à une perception critique du fonctionnement démocratique. L’exemple de ce citoyen vilipendé fait état du constat tragique que lorsqu’une famille partie en lambeaux, personne des parents jamais ne sera l’ex de ses enfants, personne des enfants ne sera l’ex de ses parents. L’homme alors chante qu’il s’en va, disant qu’il reviendra quand il se sera trouvé. Laissant la salle réfléchir chacune, chacun selon ses propres émotions.

Ce « Procès » fut un grand moment de théâtre. Ce restera un grand moment de prise de conscience des responsabilités citoyennes lorsque des circonstances mettent chaque électeur en demeure de décider quel sera son choix individuel en faveur de la communauté.

Avignon In 2026
Gymnase du lycée Aubanel 18h
11>22.07.2026 + 15 & 20 22h
Durée :2h15

Tournée :
26- 27.07.2026 Epidaurus Athens Festival (Athènes, Grèce)
30-31.07.2026 Grec Festival (Barcelone, Espagne)
07>10.08.2026 Edinburgh International Festival (Écosse)

Texte : Christiane Jatahy, Wagner Moura, Lucas Paraizo ; conception, mise en scène : Christiane Jatahy ; projet : Christiane Jatahy, Wagner Moura ; distribution : Julia Bernat, Danilo Grangheia, Wagner Moura (sur scène), Jonas Bloch, Marjorie Estiano, Salvador Moura (dans le film), Antônio Falcão, José Moura, Henry Soares Paes Leme (enfants dans le film), Viviane Pavillon, Matthieu Sampeur (acteurs invités) ; participation en ligne : Tatiana Henrique ; scénographie, éclairage et collaboration artistique :Thomas Walgrave ; vidéo :Julio Parente ; costumes : Marina Franco ; direction de la photographie et caméra : Paulo Camacho ; conception sonore et mixage : Pedro Vituri ; coordination de production, diffusion Henrique Mariano ; administration : Lison Bellanger, Charlotte Pesle Beal (EPOC productions) ; traduction française surtitrage : Claudia Petagna, Thomas Walgrave ; traduction anglaise surtitrage :Thomas Walgrave ;
Production : Axis ; coproduction : Festival international d’Édimbourg (Écosse), Festival d’Avignon (France), Holland Festival (Amsterdam, Pays-Bas), Centro Cultural de Belém (Lisbonne, Portugal), DeSingel (Anvers, Belgique).
Soutien : Centre pour l’art de la performance de l’UCLA (Los Angeles-USA), Instituto Guimarães Rosa – IGR – Ministerio das relações Exteriores (Brasilia-Brésil), Festival d’Avignon : Camões Centre culturel portugais (Paris) La Cie Vertice
Photo © Christophe Raynaud de Lage

A propos de l'auteur
Michel Voiturier
Michel Voiturier

Converti au théâtre à l’âge de 10 ans en découvrant des marionnettes patoisantes. Journaliste chroniqueur culturel (théâtre – expos – livres) au quotidien « Le Courrier de l’Escaut » (1967-2011). Critique sur le site « Rue du Théâtre »...

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