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Critiques / Théâtre

Le Circuit ordinaire

par Jacky Viallon

Partition pour partie d’échecs

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Cette pièce de Jean-Claude Carrière s’apparente aux stratagèmes d’une partie d’échecs entre deux rivaux suspicieux. On croit y reconnaître toutes les combinaisons déjà pressenties, on pense voir évoluer l’échiquier à travers les parades et les attaques habituelles mais dès lors que les joueurs de la pièce sont complices, ils nous embarquent sans mal dans une combinatoire inattendue. Par simple démonstration d’un évident manichéisme, cette pièce met à jour le comportement de l’individu sous l’emprise d’une société totalitaire. Elle tend à prouver que, dans tout système, lorsque l’on réussit à créer une logique interne, on peut faire admettre l’horreur. Nous sommes donc projetés dans une société totalitaire où le maintien de l’ordre repose sur la délation. Celle-ci est banalisée, intégrée dans « le circuit ordinaire ». Insidieusement et officiellement l’acte de délation existe partout. On assiste ainsi à la convocation de routine d’un commissaire auprès d’un rapporteur, chargé de dénoncer tout ce qu’il entend, trouve, découvre de suspect ou de défavorable contre le régime en place. « Parfois, dira le rapporteur, ce que j’ai rapporté n’est pas forcément très grave, mais on m’a toujours dit : "ce n‘est pas à toi de formuler le jugement définitif, tu rapportes les faits du mieux que tu peux, c’est nous ici qui décidons".
Peu à peu, cet interrogatoire prend des allures de plus en plus manichéennes. Chaque personnage est poussé jusqu’à l’acte ultime et irrémédiable que chacun finira par accepter avec résignation.

Une écriture sobre, incisive et précise

Jean-Claude Carrière nous livre une nouvelle facette de ses multiples talents d’auteur. Il réussit à faire fonctionner le tragique sous un humour totalement distancié. On assiste en direct à la progression impassible de cette partie d’échec, dont l’aire de jeu se réduit peu à peu. Nous assistons à une froide démonstration qui s’achemine lentement vers l’inéluctable.
Sur le plan formel, l’écriture est d’une grande efficacité, sobre, incisive et précise. Elle livre l’idée sans surcharge verbale. C’est du grand art. Bien sûr, pour porter cette « ciselure », il fallait de grands acteurs et là le texte est magnifiquement traduit à la scène par deux interprètes d’une sensibilité et d’une sobriété étonnante : Pascal Martinez et Pascal Luarens qui signent également la mise en scène. Nous les avions cités, il y quelques mois, dans de très intéressants spectacles : Pour un oui, pour un non, de Nathalie Sarraute et Trahisons de Harold Pinter. Ici, leur jeu n’est plus un jeu, c‘est une évidence.

Le Circuit ordinaire, de Jean Claude Carrière, mis en scène et interprété par Pascal Laurens et Patrick Martinez. Petit Hebertot (Paris). Tél : 01 43 87 23 23.

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