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Critiques / Théâtre

Le Chant du cygne et Platonov

par Caroline Alexander

La résistible exploitation d’un brouillon de génie

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C’est l’histoire d’un petit Don Juan de campagne qui ne sait que faire de ses pouvoirs de séduction, un homme-enfant récalcitrant, un orphelin de l’amour qui marche vers la mort comme vers une ultime maîtresse... C’est l’histoire d’un brouillon de pièce de théâtre composé, à l’âge de 18 ans, par un futur maître de la littérature russe, Anton Tchekov. Une esquisse griffonnée sur dix huit cahiers qui forment la matrice des chefs d’œuvre à venir, Les Mouette, Trois Sœurs et autre Cerisaie. Tchekov n’a jamais voulu faire monter cette suite de tableaux laissés inachevés qui, mis bout à bout, formeraient un spectacle de plus de huit heures. Le canevas fut redécouvert dans les années 1920, bien après la mort de son auteur, et personne ne songeait apparemment à le remettre sur pieds pour en faire une pièce d’un seul tenant. En France, c’est Gabriel Garran qui le premier eut l’idée d’en rassembler les morceaux, il y a une trentaine d’années, alors qu’il dirigeait le Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Une production restée dans les mémoires où l’on découvrait le charme trouble d’un débutant d’alors appelé Niels Arestrup, looser assoiffé de conquête, qui, une fois la proie saisie, ne sait plus quoi en faire.

Un casting solide

Depuis quelques années cette pièce, qui n’en est pas une, est devenue un produit à la mode. Après Georges Lavaudant à l’Odéon, la Comédie Française s’en empara avec bonheur dans une adaptation du poète Rezvani et une mise en scène de Jacques Lassalle, Eric Lacascade en fit l’été dernier l’un des événements du Festival d’Avignon et Alain Françon vient de le mettre à l’affiche de son Théâtre de la Colline. Avec un casting solide, des décors et costumes confiés à Jacques Gabel et Patrice Cauchetier, des associés de belle renommée, on pouvait espérer le meilleur. Mais c’est un poids lourd de plus de quatre heures de représentation qui s’ébroue sur le plateau.

Les désarrois d’un vieux cabot

La soirée commence par un apéritif inutile : Le Chant du cygne, un acte de quelque 30 minutes, énumérant les désarrois d’un vieux cabot en fin de carrière confiant ses gloires passées au souffleur de son théâtre. C’est censé se passer dans l’obscurité et Françon laisse en effet Jean Paul Roussillon, sa voix de rocaille et sa respiration en saccades, dans le noir quasi absolu, le réduisant au mieux à une vague ombre chinoise. Vingt minutes d’entracte séparent ce faux morceau de bravoure (dont on aimerait relire le texte qui semble attachant), du début de Platonov, cette fois transposé par Françoise Morvan et André Markowicz dans un langage qui semble né sur les trottoirs du Paris d’aujourd’hui.

Dans la moiteur et l’ennui

Il y a un plaisir certain à retrouver la gouaille de Dominique Valadié qui fait d’Anne Petrovna, veuve d’un général, une sorte de prolétaire endimanchée un brin nymphomane, ainsi que Carlo Brandt, Alain Rimoux, Jean-Yves Chatelais, Guillaume Lévêque qui l’accompagnent de leur talentueux savoir faire. Eric Elmosnino incarne un Mikhaïl Platonov, plutôt sale gamin mal dans sa peau que séducteur cynique et suicidaire brisant par jeu des couples et des vies. Chaque scène a son décor propre, tout à fait traditionnel et se déglinguant au fur et à mesure de l’action. Les changements sont longs malgré les illustrations sonores qui les habillent. Un entracte plus loin, le temps a passé comme chez Tchekov : dans la moiteur et l’ennui.

Le Chant du cygne et Platonov, de Tchekov. Texte français de Françoise Morvan et André Markowicz, mise en scène d’Alain Françon, décors de Jacques Gabel, costumes de Patrice Cauchetier. Avec Jean-Paul Roussillon, Gilles Segal, Hélène Alexandridis, Carlo Brandt, Jean-Yves Chatelais, Irina Dalle, Eric Elmosmino, Guillaume Lévèque, Sava Lolov, Alain Rimoux, Dominique Valadié... Théâtre National de la Colline, du mardi au samedi à 19h, dimanche à 14h30 - durée : 5h - Jusqu’au 23 décembre - 01 44 62 52 52.

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