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La vie d’Henri Dutilleux est-elle un roman ?

par Christian Wasselin

A un musicien pudique et discret, qui voulait que sa vie se confonde avec son œuvre, Pierre Gervasoni consacre un livre de près de mille huit cents pages. Un recueil d’entretiens avec Pierre Boulez paraît simultanément.

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LE CENTENAIRE DE LA NAISSANCE D’HENRI DUTILLEUX (qui a vu le jour à Angers le 22 janvier 1916 et s’est éteint à Paris, le 22 mai 2013) aurait pu inciter à la publication d’un livre de synthèse sur la vie et l’œuvre du musicien ou d’une étude raisonnée de ses partitions. Il n’en est rien. Les éditions Actes sud nous proposent tout autre chose : une biographie proliférante signée Pierre Gervasoni, livre-monument qui s’appuie sur les archives du musicien (« un documentaliste hors pair », selon le mot même de l’auteur) et sur un grand nombre de sources qui permettent de suivre à la trace, littéralement, le héros. Voyages, correspondance, agendas, articles de presse, tout est convoqué pour serrer le sujet au plus près, avec la plus grande exactitude possible.

Mais le héros est aussi un anti-héros. Car si un Pierre Boulez pouvait s’enorgueillir, tout entier qu’il était dans son œuvre, d’être un musicien sans biographie, le cas Dutilleux, toutes choses égales par ailleurs, n’est guère différent. On est loin, ici, de la vie d’un Gesualdo ou, plus proches de nous, de celle d’un Berlioz ou d’un Wagner avec amours contrariées, voyages épiques, alternances de ruines et de triomphes, exils, etc. Dutilleux n’a rien d’un aventurier. Modeste, obstiné, il ne vit que pour la musique (c’est-à-dire pour la composition de ses propres partitions, pour leur exécution, mais il s’intéresse aussi de près à la vie musicale de son époque et à l’activité de ses jeunes contemporains), et si sa vie est bien remplie, voire trépidante, elle n’a rien d’un destin romanesque.

Méticulosité

Fallait-il alors parler, à propos de ce livre, d’« un véritable projet littéraire, de nature proustienne », comme on nous l’annonce ? A la première lecture, on pourrait être tenté de répondre oui  : car il n’est pas interdit de parler de temps perdu si l’on considère la minceur du catalogue du compositeur, en tout cas de son catalogue revendiqué, à l’aune de sa vie (quatre-vingt-dix-sept ans), sachant que l’auteur de L’Arbre des songes n’a pas été pianiste de profession, ni chef d’orchestre, et qu’il s’est assez marginalement consacré, contrairement à un Messiaen, à l’enseignement. Il est vrai que l’argument ne tient pas : l’importance d’une œuvre, évidemment, ne se réduit pas à son nombre de pages : l’apport d’un Webern ou d’un Rimbaud vaut infiniment plus que celui de n’importe quel graphomane. On restera toujours frustré toutefois de l’opéra commandé à Dutilleux par Rolf Liebermann, alors directeur de l’Opéra de Paris, partition qui ne sera jamais composée (Gervasoni réunit quelques informations p. 1009, notamment sur le sujet et le souci du traitement vocal qui habita un temps le compositeur).

Outre sa longue période d’activité à la radio (1945-1963), où il fut responsable de ce qu’on appelait alors les illustrations musicales, Henri Dutilleux a dépensé beaucoup de son temps à participer à des comités et jurys divers. Il a aussi beaucoup voyagé, notamment pour se rendre compte de la manière dont sa musique était jouée. Si l’on ajoute la lenteur avec laquelle il travaillait (il s’en explique p. 544, 660, 1211), on comprend que les Métaboles, fruit d’un contrat signé en 1956, ne seront créées qu’en 1965 ! Dutilleux était un méticuleux, quelqu’un qui réfléchissait avant d’écrire une mesure de musique, et qui, d’une manière générale, tenait « à dire les choses sans se laisser emporter » comme en témoignent ses jugements pesés avec méticulosité sur Schönberg (p. 1001-1002) ou sur Jolivet (p. 1008), ou encore sa lettre à Michel Tabachnik (p. 1442).

Stylographie

Quant à la genèse elle-même des partitions, ce livre nous révèle peu de choses, Dutilleux ayant lui-même toujours ouvert avec beaucoup de circonspection la porte de son atelier de compositeur. L’acte d’écrire restera toujours un beau mystère. On en apprend beaucoup en revanche sur la vie quotidienne du musicien, sans intérêt majeur, sauf si l’on s’intéresse à des questions telles que : décompte des voyages en avion, achats de voiture, séjours à Paris ou à Candes-Saint-Martin. Bien sûr, les mille et une péripéties de la vie d’un compositeur (les conditions d’une commande, l’amitié avec tel ou tel interprète, la manière de pallier la défaillance d’un soliste au dernier moment, etc.) donnent toujours lieu à mésaventures et anecdotes, mais l’artiste est aussi un homme comme les autres (faut-il dire hélas  ?). Alors, qu’on sache tout sur les problèmes de stylo rencontré par ce grand calligraphe qu’était Dutilleux (p. 1170), on peut le comprendre, mais une recension aussi scrupuleuse des vidanges & graissages des autos du musicien que celle qui nous est offerte ici, laisse pantois. De même ces détails sur son emploi du temps (voir par exemple, les p. 620 ou 945) et certaines phrases édifiantes telles que : « Le 1er février, il change un peu d’argent, déjeune dans un restaurant italien et achète cinq piles pour son Grundig » (p. 946).

Il est vrai que Dutilleux a lu-même noté toutes ces micro-péripéties, mais dans quel but ? Pour édifier la postérité ? Au fait, avait-il de l’humour ? était-il si peu sensible aux critiques qu’il le prétendait ? Tout comme le geste d’écrire et la force qui l’inspire, la personnalité d’un artiste restera toujours scellée.

On apprend toutefois mille choses dans ce livre, en passant, sur la vie musicale : par exemple (p. 834) que la Gaîté-Lyrique, réaménagée en 1967, a été rebaptisée « Théâtre de la musique ». Et on apprend tout, également et logiquement, sur les origines de Geneviève Joy, fille d’un officier irlandais fixé en France, mais aussi sur les nombreuses tournées de celle qui est devenue madame Dutilleux en 1946. Et l’amitié avec Mstislav Rostropovitch et Galina Vichnevskaïa, à qui les Dutilleux ont offert l’hospitalité quand les deux artistes russes étaient persécutés par le régime soviétique, est l’un des moments les plus émouvants de leur vie.

Mélodies et ballets

On aurait aimé que le livre comporte aussi une discographie, et surtout un catalogue des œuvres, par genre et par dates, tant Dutilleux a donné plusieurs moutures de certaines de ses compositions. Ainsi, combien y a-t-il au juste de mélodies composées sur des textes de Jean Cassou ? combien ont été orchestrées ? Car ce livre nous donne plus d’une information sur des œuvres oubliées de Dutilleux ou reniées par lui. Ainsi, on croit qu’il n’a laissé qu’un ballet (Le Loup) alors qu’il en a laissé trois autres (Salmacis et Hermaphrodite, La belle époque, La Belle au bois dormant), sans compter Pour les enfants sages, qui n’a jamais été représenté. Mais ces informations nous arrivent au détour de la lecture, et l’index des œuvres ne nous aide pas tellement à y voir plus clair.

Quant à l’index des noms de personnes, il est étrangement (et sans explication) lacunaire. Pourquoi les noms de Gilbert Amy ou Yves Prin (par exemple), cités dans le corps du texte, n’y figurent-ils pas ?

On attend, après ce livre-hommage immense, un travail de synthèse qui nous donnerait un peu moins le vertige.

Pierre Gervasoni : Henri Dutilleux, Actes sud/Philharmonie de Paris, 1 768 p., 2016, 49 €.

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